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Mon blog Voiedoree avec mes écrits et réflexions plutôt orientés sur l'ésotérisme et la spiritualité, ainsi que différents thèmes de société

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C/ Quentin et les suivants Chapitre III

 

 
Chapitre 3
 

 

 

 

CHAPITRE III

L’évènement suivant qui apporta un changement important dans ma vie fut notre premier déménagement. Nous passions de la Rue St Nicolas à la rue du Vieux St Louis: un saint en remplaçait un autre, et si Saint Nicolas ne m’avait pas fait de cadeaux, Saint Louis ne fut pas non plus pour moi un symbole de justice...ils travaillèrent l’un comme l’autre, en quelque sorte, en “contre emploi”.

Mais avant d’aller plus avant, faisons une petit pause...

Arrivé à ce point du récit, je devais avoir un peu plus de dix ans. J’abordais donc ma préadolescence. Que pouvait-il bien se passer dans ma tête à cette période.

Je n’avais même pas bénéficié de la T.M.G : tendresse minimum garantie, avais souffert d’une absence de connaissance de mes origines familiales, été gratifié d’une éducation chaotique dominée par les objets contondants et pour finir subit une formation religieuse traumatisante: Voila pour le débit...

Au crédit : une faculté d’adaptation aux circonstances qui m’avait permis de bien profiter des bons moments, et de l’appui de gens qui m’aimaient bien.

Et puis aussi, à ranger dans la case profits, ce que je considère comme un atout majeur et qui s’est vérifié par la suite ne pas être un hasard : la révélation, au cours de mes tout premiers moments de vie, mais je n’en avais pas conscience à ce moment, des défis que j’avais choisi de relever. C’est beaucoup plus tard que je pris conscience de ce fait, me rappelant précisément le moment où arriva ce dévoilement. Le croirez vous, ce fut pendant un moment de contemplation des mystérieuses figures de ma tête de lit, vous savez bien, celles dans lesquelles je pouvais voir l’univers .....

Toute la vie se déroule en fonction de l’acceptation de nos défis, et là je suis certain de ne pas être une exception, car il en est obligatoirement de même pour tout être humain vivant sur terre. Dans le cas contraire, la vie serait sans signification.

Quand bien même, et pour la majorité d’entre nous il en est ainsi. Nous n’avons pas conscience du schéma de vie choisi, ce schéma est cependant là, gravé dans l’inconscient de chacun, et les expériences de la vie qui nous sont proposées au gré des évènements et des rencontres en sont la résultante.

L’acceptation confiante de ces défis que la vie nous met en mesure d’expérimenter puis de dépasser, se trouve être la seule possibilité de les franchir avec succès.

En ce qui me concerne, leur révélation se devait de représenter une aide supplémentaire compte tenu de la barre assez haute qui m’était présentée. La récompense promise en cas de succès, pouvait se trouver au rendez-vous, et à la hauteur de l’exigence.

Je suis persuadé que c’est cette certitude inconsciente, mais inscrite profondément au coeur de mon âme, qui m’a permis de cheminer au travers des aléas et de me retrouver tel que je suis aujourd’hui....

Et puis, pour m’aider également, j’avais très souvent l’impression de ne pas être seul, non pas avec cet ange gardien dont la religion avait fait un directeur de conscience, mais avec la compagnie d’un personnage invisible, présence neutre et bienveillante, qui m’acceptait comme j’étais, et me regardais vivre sans jugement ni contrainte, en observateur rempli d’amour.

Il m’est arrivé souvent de ressentir cette présence et de me retourner pensant que j’étais suivi. Les circonstances de la vie, bien plus tard, me confirmèrent que ces impressions étaient bien réelles.

Comme chaque individu, je n’étais pas sur terre par hasard, mais parce que je l’avais choisi, et au fond de moi, je savais que la raison de ma présence ici était belle et que cela valait la peine d’être vécu.

J’avais conscience déjà de n’être pas comme tout le monde : Mes raisonnements ne correspondaient pas à la norme, je choquais, attirait les surprises et incompréhensions, je n’étais la plupart du temps pas très bien compris et cela me valut souvent, encore aujourd’hui, de recevoir bien des coups, qu’ils soient réels pendant longtemps, et virtuels ensuite.

Je vous laisse le soin de deviner quels sont ceux qui me firent le plus mal!....

Je ne savais pas que j’étais là pour servir, pour aider, mais déjà tout se mettait en place pour me le faire comprendre....

Avec tout ce qu’ils m’avaient fait subir, pouvait on dire que j’aimais encore mes parents?

Oui, je les aimais, je n’avais jamais cessé de les aimer, j’étais leur enfant, et ce lien si difficile à détacher plus tard, n’est difficile à rompre que parce qu’il est solide. Beaucoup n’y arrivent pas, mes frères en furent le dramatique exemple. D’autres, beaucoup d’autres n’y arrivent également pas, et pourtant c’est le premier défi à relever. En cas d’échec commence l’impression de tourner en rond, de ne pas évoluer, de répéter inlassablement les mêmes erreurs...

Ces parents que nous avons choisis sont les meilleurs pour nous, pour notre évolution, quoi qu’ils fassent et chaque enfant le ressent bien. Même les enfants abandonnés n’ont d’obsession que dans la recherche de leurs origines, et quand elle aboutit, le lien est encore là, aussi fort et puissant.

Je lisait cette semaine dans” France Antilles”, le quotidien de la Gwad , le récit au tribunal de trois petites filles martyrs qui, après avoir eut par leur père et mère, l’une la main trempée dans l’eau bouillante, l’autre des coups sur tout le corps, le dos brûlé au deuxième degré avec un fer à repasser, une fracture de la main, des coups de ceinture , de bâton, des piqûres volontairement données par un scolopendre dont on connaît ici l’atroce et longue douleur etc...Elles demandèrent toutes trois à retourner chez leur parents, s’accusant mutuellement d’être elles mêmes les auteurs des sévices afin que leurs parents ne soient pas condamnés. Elles déclarèrent devant le tribunal “ j’aime mon papa, j’ai honte pour lui qu’il soit là”. La seule excuse des parents étant , selon la défense, d’avoir été eux-même maltraités dans leur enfance...ceci, je crois en dit long sur la force du lien entre parents et enfants...J’étais un privilégié par rapport à ce qu’elles avaient subi... tout est relatif...

Quand je pense à l’enfance de mes parents, j’imagine qu’elle fut bien pire que la mienne car je les avais avec moi. Eux, par contre, quand ils étaient petits, ils vivaient seuls, ou pratiquement, n’ayant pour répondre à leur besoin affectif, l’une qu’un oncle violent, l’autre qu’un frère jumeau. Ils n’avaient rien reçu et malgré tout ils ont donné, un peu, rien qu’un peu, mais ce peu, pour eux, pour moi, c’était beaucoup.....

Depuis quelque temps déjà, mon père parlait d’une possibilité de logement à loyer réduit, par l’intermédiaire de la SCOMAM, l’usine où il travaillait. Il s’agissait d’une maison que la société avait acquise afin de servir d’hébergement aux cadres en transit ou en attente de logement. Cette maison bourgeoise de deux étages n’était utilisable en fait que pour deux ménages, seul le rez de chaussée et le premier étage étaient aménagés.

Cependant, à la suite d’une demande de mon père, par un intermédiaire, on disait aussi par “piston”, les combles furent préparés afin que nous puissions y habiter. Un WC fut installé, du papier peint posé et le logement devint possible.

L’appartement se composait: d’une pièce principale, de deux chambres assez grandes, et de deux débarras: un tout petit et un autre un peu plus grand dans lequel les toilettes était installées.

Mais il s’agissait malgré tout de combles, c’est à dire que les ouvertures, petites et situées en hauteur ne permettaient pas de voir à l’extérieur. La lumière n’y entrait pas car des grands marronniers lui en interdisaient l’accès. Une seule pièce, qui devint rapidement ma chambre bénéficiait d’une fenêtre à hauteur normale donnant sur la rue.

Cette maison, située à cent mètres de l’usine, côtoyait la rivière, il suffisait de traverser la rue pour arriver sur le halage.

Il fallut dans un premier temps s’habituer au bruit de la rue assez passante, à celui du barrage situé un peu plus loin sur la rivière, et également au passage des trains sur le viaduc situé à proximité.

Bien que le logement possédât une pièce de plus, la sensation d’être enfermé n’aida pas à faire en sorte que je m’y plaise et les évènements qui s’y déroulèrent dès les premiers temps de notre séjour ne contribuèrent pas, non plus à me le faire aimer.

Le premier étage était habité par un ménage sympathique, les Pichet, venant de la Charente. Le mari était cadre et ils avaient deux filles assez jeunes. Ils devaient vivre là peu de temps, jusqu’à l’achèvement de la maison qu’ils faisaient construire. Ils nous fréquentèrent peu, les différences de classe étant à cette époque encore plus marquées que maintenant

Le rez de chaussée du bâtiment était provisoirement inoccupé, car peu logeable, l’entrée et l’escalier partageant en deux l’appartement.

Deux grands lits prirent place dans une chambre et un autre lit me fut octroyé dans ce qui devait être ma chambre un peu plus tard, car au début, je n’acceptais pas d’y dormir. Elle était séparée de celle de mes parents par la pièce principale et un couloir, donc isolée. Après un essai non concluant je décidais de rester coucher avec mon père. Cependant, mon jeune frère, Raymond grandissait et il a bien fallu se résoudre à lui laisser la place, et ce fut pour moi le début d’une grande infortune ....

Tous les psychologues vous diraient aujourd’hui que l’erreur principale à ne pas commettre est d’accepter des enfants dans le lit parental: imaginez que pour moi cela durait depuis dix ans..... La terreur qui m’empêcha de dormir pendant des mois fut réelle et bien des fois je dus en pleurant rejoindre la chambre de mes parents, ceci, jusqu’à ce que je puisse m’habituer à dormir seul. Je ne souhaite à personne de connaître les affres par lesquels je suis passé. Le seul fait de voir arriver le moment où je devais aller me coucher m’angoissait déjà. Alors, une fois dans mon lit, je rabattais le drap sur ma tête et écoutait... Le moindre bruit prenait des proportions terrifiantes, je ne m’imaginais rien, pas même des voleurs, ni des fantômes, si peut-être un peu des fantômes,...il fallait bien habiller mes peurs... Mais c’était plutôt de l’angoisse à l’état pur, sans justification, sans raison. On explique cela aujourd’hui par des motifs psychologiques. Je préfère penser que pendant la nuit, le mélange des corps crée des attractions magnétiques. Dormir seul rompt cette osmose rassurante, créant un vide qui déstabilise le mental. Bref quelles que soient les causes, j’eus pendant des semaines, même avec la veilleuse que mes parents avaient posée au dessus du lit une trouille carabinée qui fort heureusement s’atténua, pas assez vite à mon goût, jusqu’à disparaître.

Mon entrée en sixième aux “cours complémentaires”; se déroula normalement. Pour me rendre au collège, je devais traverser la rivière sur une passerelle en fer, posée sur les socles des piliers soutenant le viaduc, puis, après avoir longé le quai quelques instants, monter la rue Magenta et par une traversière gagner la rue Crossardière où se tenait l’établissement; situé en face de la gendarmerie.

Je restais cinq années dans ce collège, ayant redoublé ma quatrième par manque de travail. Il faut dire, sans que cela justifie quoi que ce soit, que ma mère ne pouvait m’apporter aucune aide, non pas qu’elle fut sotte, mais parce qu’elle même, n’avait effectué que des études succinctes. Ensuite, elle du seule apprendre la langue, avant de pouvoir, difficilement la lire et encore plus tard, difficilement l’écrire. En fait elle ne savait écrire que quelques mots parsemés de fautes d’orthographe. Je ne l’ai jamais vu lire un livre. Les seules lectures qui l’intéressaient étaient celles des romans photos : “Nous Deux” et Confidences” que le matin très tôt, car toute sa vie elle s’est levée aux aurores, elle déchiffrait lentement.

En ce qui concerne le soutien scolaire de sa part : néant. Les seules questions qu’elle me posaient régulièrement furent “as tu fait tes devoirs, as tu appris tes leçons”, questions auxquelles bien sûr je répondais toujours par l’affirmative...Par la suite, avec mes frères elle essaya bien de faire réciter quelques leçons, mais comme l’un comme l’autre ne se sont jamais intéressés à se remplir la tête, elle les abandonna bien vite à leur ignorance.

Alors mon père diriez-vous.? Hélas, le soir, il n’était jamais à la maison avant que je ne me couche, préférant les libations alcoolisées euphorisantes et désinhibantes à de tristes calculs et récitations. Comme il ne s’était jamais intéressé en primaire à mon éducation scolaire il manifesta ensuite la même indifférence. L’école était obligatoire, j’y allais, point final.

On ne peut pas dire que ma scolarité m’ait particulièrement arraché des cris d’enthousiasme. Mes parents, en plus des leurs différentes incapacités individuelles se trouvaient bien trop occupés par leurs problèmes relationnels et se désintéressaient totalement de mon avenir, pressés de me voir travailler afin de rapporter à la maison de l’argent frais afin d’équilibrer le budget.

Au fil des classes, j’eu de bonnes notes dans les matières où j’étais naturellement bon, des mauvaises notes dans celles où j’étais mauvais, et des notes moyennes dans les autres matières au gré des circonstances.

Pour les bonnes notes : le français car il n’y avait rien à apprendre et je vivais depuis longtemps dans un monde imaginaire qui m’avait permis de développer des idées; bonnes notes également en algèbre et arithmétique car çà « coulait « tout seul. Pour les mauvaises notes : physique chimie, sciences naturelles, car il fallait apprendre et en ce qui concerne les notes moyennes: l’histoire lorsque le sujet m’intéressait ou quand le professeur était sympa, la géographie quand il fallait rédiger ou quand j’étais à côté d’un bon élève, et l’anglais car le professeur était sévère. J’étais également très mauvais en sport, car mon poids m’interdisait toute course rapide, monter à la corde et encore moins le saut en hauteur...

Fort heureusement pour moi, je retenais vite et bien, et une seule lecture dans les couloirs à l’interclasse me permettait de sauver l’essentiel en cas d’interrogation. Il en était de même pour les devoirs, généralement recopiés sur les cahiers des copains avant d’entrer en classe.

J’eus malgré tout des prix et des accessits régulièrement. Je passais mon certificat d’étude, déjà tombé en désuétude, pour m’amuser un peu. Je préparais, ce qui est un bien grand mot, au fil des années, le B.E.P.C. qui devait me permettre de trouver un emploi, ainsi que mon père l’avait envisagé, dans la société où lui-même travaillait.

Mes souvenirs scolaires correspondent pour beaucoup, comme je l’ai entendu pour mes enfants, aux bêtises que j’ai pu faire, et aux blagues sur les différents professeurs qui ont malgré tout essayé de m’instruire. Je ne manquerais pas de vous octroyer leurs surnoms : honneur au directeur : Albert Legendre, fan de sport, dont je fus l’ami d’un de ses fils, et que bien sûr on surnommait gentiment “bébert”. Le frère de M. Legendre était lui, professeur de chimie, et je présume comme beaucoup d’autres, fort maladroit dans la manipulation des éléments dont le mélange lui “pétait au nez” de temps en temps. Son surnom c’était “hachis”, le pauvre chuintant un peu les “s” avait , à son arrivée aux cours complémentaires, en entrant dans la classe où tous étaient debout, sans doute, pour asseoir son autorité, gratifié les élèves d’un sonore “assis!” qui dans sa bouche se transformais en ...! S’étant aperçu des sourires provoqués, il modifia son “hachis” en “acheyez-vous!” ce qui était nettement moins drôle”. Il y avait aussi : “tsoin tsoin pour le prof de sciences M. Marsouin et “cranechauv’quanoeil” pour un prof violent, affublé d’un physique particulièrement disgracieux. Je vous fais grâce du reste, le vocabulaire de potache ne méritant pas qu’on s’y attarde plus longuement....

Voila, les amusements qui nous distrayaient de la monotonie des heures de cours...Ajoutons à ces délicates dénominations, les traditionnels fluides glacial, punaises sur les chaises des profs, et autres morceaux de craie sous les pieds des bureaux , terminons par les vénérables lances boulettes obtenus avec des stylos bic démontés et, à la saison, pourquoi pas?, les hannetons ramassées dans des boites qu’on ouvrait insidieusement au moment le plus favorable, déclenchant un magnifique vol bruyant, ce qui me valut une ou deux après midi de méditation dominicale obligatoire dans l’établissement.

J’étais donc un élève moyen, pas très travailleur, pas très motivé, pas trop chahuteur, mais quand même assez pour passer quelques dimanches après-midi en colles en compagnie des internes, cependant davantage pour devoir non fait que pour indiscipline.

Je passais mon temps à l’école, sans avoir conscience qu’il pouvait y avoir un avenir professionnel. J’étais en plein dans la catégorie sociale de mes parents : employé, ouvrier et l’ambition ne m’effleurait même pas. Je me souviens de mes pensées de cette époque où déjà je voyais la vie qu’on traversait comme dans une fusée, me projetant à la retraite et me disant à quoi bon, tout passe si vite que c’est inutile de s’empoisonner la vie à apprendre des choses inutiles... Ce qui vous en conviendrez était une drôle d’idée dans la cervelle d’un garçonnet d’une douzaine d’années. En fait l’avenir me permit de comprendre que ces idées n’étaient pas tout à fait innocentes.

Ces quelques années de préadolescence furent parmi celles qui me marquèrent le plus. Je me trouvais alors livré à moi même, avec les premières interrogations existentielles de cette période, la découverte de la sexualité, initié par un plus grand, comme c’est normal, j’initiais plus tard les plus jeunes. Je négociais difficilement avec la culpabilité issue de la religion, et tentais d’assumer toutes les mutations physiques et morales qui accompagnent la préadolescence....

Il faut ajouter à cela mon obésité qui dura, c’est le cas de le dire, “en gros”, de onze à quatorze ans. On dit que les enfants sont cruels entre eux, c’est vrai, mais je dois dire que je déplorais, comme pour Cyrano et son long nez, le manque d’imagination et le vocabulaire particulièrement restreint des mes congénères. Les gracieusetés qui revenaient le plus fréquemment dans leurs propos était, en premier et je lui décerne la médaille d’or : “gros lard”, suivaient immédiatement “gros tas” et “graisseux”. C’était d’une affligeante banalité... il s’y ajoutait bien un vulgaire “tas de m...” ou encore pire un pléonasme breveté “grosse graisse”. Je supportais tout stoïquement, en plus du reste : les disputes parentales m’encourageaient plutôt à me bourrer de sucre qu’à faire un régime.... Il fallait donc supporter les shorts qui remontent par le frottement des cuisses trop grasses, les pantalons difformes car inadaptés au tour de taille. Je me tripotais souvent les plis du ventre en me demandant “qu’est ce que ça fait là?” C’était de l’amour évidemment! La seule façon pour ma mère d’exprimer ses sentiments, elle donnait ce qui lui avait manqué, mais j’aurais préféré une autre forme de démonstration amoureuse....

Mes parents étaient également arrivés à leur seuil de saturation graisseuse : Mon père dont la taille était inférieure à 1,70m atteignait et dépassait le quintal, ce dont il était fier jusqu’à ce qu’arrivent les problèmes de santé inhérents aux excès culinaires. Le mal au foie, comme par hasard débarqua donc ainsi que le mal aux reins, et bien d’autres petites choses désagréables dont les conséquences furent de voir le buffet de la cuisine s’agrémenter de petites boites colorées. Ma mère n’était pas en reste, ses rhumatismes la faisant souffrir, elle arborait cependant son abondante plénitude avec un certain dédain.

Toutes ces raisons rendirent donc cette période difficile. Le pire, comme la cerise empoisonnée sur le gâteau à l’arsenic, restait à venir car ce fut en effet le moment que mes parents choisirent pour définitivement régler leur compte.

Le loyer diminué et les allocations familiales augmentées contribuèrent à un apport financier plus élevé au foyer. Le livreur de viande venait désormais tous les jours. Mon père, jusqu’à présent se contentait du “prêt”, montant prélevé sur son salaire et que lui octroyait ma mère, pour ses besoins personnel. A présent, il commença à retenir la somme qu’il souhaitait avant de lui en donner le solde. Bénéficiant de possibilités financières accrues et donc de davantage d’argent à dépenser, il ne se priva plus de séjourner encore plus longtemps, tous les soirs après le travail, au café du coin qui comme par hasard, se trouvait juste à la porte de l’usine..

Il rentrait tard, et sous l’emprise de la boisson assez souvent. Après quelques mois de ce régime, ma mère ne faisant rien pour arranger les choses, la violence le gagnât et il me fut donné d’assister, pendant une période bien trop longue à ce qu’un enfant ne devrait jamais voir. Les coups pleuvaient drus sur ma mère, avec des insultes en tous genres, elle se défendait en brandissant une chaise, que mon père balançait avant de rouer de coups ma mère tombée à terre, puis il mangeait, ma mère restant assise par terre à sangloter et il se couchait, ronflant sa vinasse.

Les séances de ce genre devinrent régulières, une à deux fois la semaine et nous traumatisaient, c’est le moins qu’on puisse dire, mes frères et moi; ils ne s’en sortirent jamais, moi si... Ce spectacle affligeant, maintes fois répétés, me conduisit progressivement à déclencher et nourrir un ressentiment, puis de la haine envers mes parents, surtout dû à la souffrance qu’ils m’infligeaient : Envers mon père parce qu’il buvait et frappait, mais également envers ma mère parce qu’elle le provoquait et déclenchait sa colère et les coups.

A cette période je n’avais pas connaissance de ce qu’ils avaient eux-mêmes vécus et subis et je ne pouvais constater, sans aucun recul, que les faits bruts, c’est le cas de le dire. J’étais malheureux et à bout : ma mère me frappait encore et mon père aussi quand une réflexion le dérangeait.

Cela dura longtemps, par période, mais restait toujours latent. Au bout de quelques temps, ayant un peu grandi, il me fut vraiment impossible de continuer à accepter cela. Je ne pouvais déjà, du fait de mon âme sensible, ne pas pouvoir supporter la violence des films au cinéma, mais qu’en dire pour la voir en réalité?

C’était à la fin de ma scolarité Je trouvais un jour la force d’affronter mon père pour lui signifier que s’il continuait encore, je ne lui adresserais plus la parole. Après la taloche, mon père oublia cela, mais pas moi. Effectivement, dès le lendemain je mis en action ma promesse. Bien sûr, il n’était pas question d’un mutisme total, je répondais par oui ou non quand il m’interrogeait, mais plus aucun commentaire ni demande ni réponse ne sortit désormais de ma bouche, j’étais muet, muré dans ma souffrance et ma colère.... Les scènes ne cessèrent pas pour autant, mais je n’y assistais plus, me repliant dans la chambre...Cependant j’avais encore le son, ce qui revenait pratiquement au même...

Cependant, petit à petit, je constatais que mon père pliait. Il avait du ressentir ma volonté et les réflexions devaient commencer à cheminer dans son esprit. Il devait penser que je le méprisais, que j’allais fuir ou je ne sais quoi. Et puis peut-être, constater tant de volonté de la part d’un petit bonhomme avait du commencer à le mettre en face de lui-même, lui faire honte. Après avoir perdu l’estime de sa propre femme, perdre l’estime de ses enfants devenait sans doute pour lui, le début de la déchéance.....

Alors, les coups cessèrent, je voyais mon père devenir de plus en plus malheureux, et cela me touchait. Devant sa bonne volonté, et je vis un jour ses yeux suppliant de chien battu briller de larmes lorsque je ne répondis pas à une question qu’il me posait. Je ne pu résister plus longtemps et lui signifiait alors ma volonté de reprendre le dialogue, ce qui eut pour effet immédiat de déclencher chez mon père une bonne grosse crise de larmes salutaire qui fit du bien à tout le monde....

Ce fut également pour moi un moment très important, car par cet acte je commençais à desserrer le lien, à entrer dans mon premier défi, à posséder la première partie de mon examen de passage dans l’âge adulte, examen que je devais réussir entièrement quelques années plus tard.

Leur lutte interne régulière n’était pas la seule cause de ce climat tendu. Mes frères ayant quelques peu grandis, ils dormaient donc, l’un avec mon père, l’autre avec ma mère, ceci jusqu’à une période d’armistice, pendant laquelle mes parents décidèrent enfin de partager leur couche. Le lit de mes frères, vint de ce fait encombrer ma chambre dans laquelle je commençais à avoir mes habitudes.

Donc, comme si c’était nécessaire mes parents élurent chacun leur chouchou. Tout naturellement ce fut celui qui dormait avec chacun d’entre eux qui devint leur champion. Raymond ce fut mon père, Michel ce fut ma mère.

A partir de ce moment, les repas surtout, mais toutes les occasions devinrent bons pour les affrontements, par enfants interposés. Raymond dont le passé maladif avait laissé quelques traces capricieuses, ne se gênait dorénavant plus, se sentant soutenu par mon père, pour refuser de manger tout ce qu’on lui servait et réclamer autre chose avec des commentaires d’usage sur la mauvaise qualité de la nourriture. Attitudes qu’il a d’ailleurs gardée jusqu’à la fin de vie de mon père, déclenchant à trente ans, les mêmes réactions colériques...., mon père, approchait alors de la soixantaine....! Quand même! Et les affrontements, plus courts il est vrai, mais aussi insultants recommençaient, chacun prenant fait et cause pour son champion.

Je me trouvais au milieu de cette ambiance, me taisant le plus possible sous peine de servir d’exutoire à ces puncheurs déchaînés. Mon mutisme ne m’empêchait pas de prendre de temps en temps ce qui me revenait, mon “air narquois” dont je n’avais pas conscience, devenant alors le prétexte de la frappe.

Dans le fond, ceci fut cependant un bien pour moi, mes parents tout occupés à la surprotection de mes frères me lâchaient un peu. Malheureusement, ce fut par voie de conséquence mauvais pour mes frères qui accentuèrent leur dépendance et furent condamnés à vie à bénéficier de l’appartement et de la sollicitude parentale....

Je fus aidé dans mes timides tentatives de conciliation par l’installation d’un couple assez jeune dans le logement du rez de chaussée resté vacant comme je l’ai dit pour cause de praticité, le couloir d’entrée coupant en deux le logement. Sortis d’un milieu modeste l’un comme l’autre ils se prirent par miracle, et pour des raisons que je n’ai jamais vraiment comprises, de sympathie avec mes parents et réciproquement, ceci pour une longue durée qui se les fit suivre les uns les autres au gré des déménagements successifs.

Cette arrivée dans notre vie de la famille David et la façon de Gilbert, le mari, de prendre mon père à la rigolade dans ses crises de grogne, aida à résoudre bien des problèmes. Ils nous apportèrent bien plus que cela, car leur simple présence, d’ailleurs très fréquente dans notre appartement, représentait chaque fois une trêve bienfaisante dans notre climat hypertendu. Je les voyais arriver, mes parents aussi, avec bonheur, et les noëls, et fêtes que nous passâmes ensemble nous firent renouer avec les plaisirs de la convivialité.

Afin de passer ma communion solennelle à Saint Vénérand avec les copains, je continuais à fréquenter quelques temps la messe dominicale de cette église désormais assez éloignée. Pas toujours avec assiduité car il m’arrivait de donner l’argent de la quête à un malheureux tendant sa casquette sur le parvis et de passer l’heure destinée au remplissage de mon âme pour la semaine, à quelques pas de là, dans l’atelier d’un peintre naïf qui m’avait fait l’honneur de m’accepter à condition que je ne dérangeât point. Il y avait une pièce au rez de chaussée où il exposait ses tableaux et une autre à l’étage qui servait à tout: dormir, manger, peindre. Lorsqu’il descendait recevoir un client, je m’empressais de jeter un coup d’oeil derrière la porte; c’est là qu’effectivement il remisait ses nus......

Bref, j’effectuais ma communion solennelle à St Vénérand, dans une belle aube blanche louée pour l’occasion, accompagné de mon obésité qui ne m’avait pas lâché et qui faisait de moi le plus potelé des communiants. Ce fut malgré tout un moment merveilleux. Comme me dit Mme Pichet, la voisine du premier étage, dans la courette de ma maison, alors que je laissais les adultes à leurs libations après la cérémonie “Tu as quatre moments dans la vie où tu es réellement à l’honneur, ta naissance, ton mariage, ta communion et ton enterrement, mais tu n’en profiteras que pour deux d’entre eux, alors amuses toi”!

Ma grand-mère, qui devait décéder peu après m’offrit un gobelet en argent, cadeau royal mais pas de nature à spécialement m’enthousiasmer, d’autres m’offrirent un crucifix à accrocher au dessus de mon lit, pas mal non plus..... Heureusement mes parents m’offrirent une montre, qui à elle seule valait largement tous les autres cadeaux.

Ma mère souhaitait cependant que je continue à fréquenter les célébrations dominicales après ma communion. N’ayant pas la possibilité de répliquer, étant malgré tout un enfant soumis il me fallut donc m’y résoudre. L’église St Vénérand étant très éloigné et n’ayant plus l’obligation de m’y rendre une fois la communion passée, je dirigeais donc mes pas vers le grand séminaire, où une messe avait lieu tous les dimanches dans la chapelle. Il me fallait juste remonter la pente raide de la rue de l’Ermitage, traverser le pont qui surplombait la ligne de chemin de fer pour me retrouver devant les hauts murs qui entouraient le grand séminaire. Avant d’assister à l’office, que je voyais comme une corvée, je prenais plaisir à attendre, sur le pont surplombant la ligne, le passage régulier du train, afin de me noyer quelques instants dans la fumée blanche jaillissant de la locomotive. Il s’ajoutait à cela le bruit sourd et puissant de la machine et le pincement au cœur en voyant ce monstre se précipiter vers moi de toute sa puissance.

La messe du grand séminaire ne changeait pas des autre; assis sur mon banc j’en attendais la fin, pensant au programme télé de l’après-midi. Il se produisit cependant un évènement qui devait mettre fin pour une longue durée à ce pensum dominical. Au moment de l’élévation, m’étais-je levé trop brusquement où étais-ce l’effet de l’encens dans l’atmosphère confinée de cette chapelle moins vaste qu’une église, toujours est-il que je commençais à voir des chandelles au milieu des bougies. Je dus sortir précipitamment à l’air frais afin d’éviter de perdre connaissance.

Au retour, ma mère quoiqu’un peu sceptique, mais pensant à un possible malaise passager, s’inquiéta quand même quelque peu. Je dus cependant retourner au culte la semaine suivante. Le même phénomène s’étant répliqué il me fut désormais permis de rester au lit le dimanche matin, avec malgré tout une idée légèrement culpabilisante sur mes relations avec Dieu qui ne voulait désormais plus de moi chez lui.

Ma grand-mère mourut, il fallu teindre les vêtements en noir, ce qui fut l’objet d’une crise supplémentaire, ma mère désirant garder un gilet grenat sous son manteau, sans doute autant par provocation que pour marquer le manque de respect qu’elle avait pour la morte... Nous nous rendîmes pour l’enterrement à la chapelle de la maison de retraite de la “Coconnière” situé sur la route du Mans où ma grand-mère passa ses dernières années. Nous évitâmes le trajet en bus grâce à la contribution automobile des enfants du Pépé Placé, lui même décédé deux ans auparavant. Ils souhaitaient assister à l’enterrement et s’étaient pour cela déplacés de la région parisienne. Il n’y avait pas de voiture à la maison, mon père n’ayant pas son permis de conduire, les pieds servaient à aller partout, sans que ce fût pénible. Les grands trajets se faisaient en Bus dont l’aire de stationnement se situait alors au milieu de la place du 11 novembre.

Même après sa mort ma grand-mère devait continuer à me narguer, en particulier à la Toussaint où nous allions, en bus précisément, déposer sur sa tombe les chrysanthèmes traditionnels. J’étais régulièrement de corvée de portage, au milieu des clients du bus, la plante dans mes bras, rouge de honte jusqu’au moment du dépôt libérateur sur la tombe de ma grand-mère qui devait, là-dessous, me regarder en ricanant...

 

 

Quand on vient en Guadeloupe, il est un endroit magique qu’il ne faut pas manquer : c’est la porte d’enfer. Il se trouve situé sur la côte Atlantique du nord de la Grande Terre, en contrebas de la route de la pointe de la Grande Vigie.

L’océan a creusé à cet endroit une passe entre les falaises qui s’étend sur plusieurs centaines de mètres à l’intérieur des terres. C’est un contraste saisissant de voir la mer, généralement très forte à cet endroit, en mélangeant les bleus tendres, les bleus foncés et les écumes blanches, s’engouffrer en grondant dans la passe et quelques brasses plus loin se transformer en plan d’eau calme et chaud où il fait bon se baigner. Cette étendue d’eau est remplie de petits poissons et c’est un régal de voir les pécheurs à l’épervier, à mi-corps dans l’eau, d’un geste majestueux lancer le filet qui souvent se remplit de poissons brillants argentés.

On part à pied à l’assaut de la falaise calcaire par un sentier ombragé. Arrivé en haut le paysage est saisissant, c’est une harmonie de couleur changeantes, la mer rivalisant de beauté avec le ciel bleuté moucheté de blanc. A l’ouest, l’île de la Désirade en forme de chaussure déforme la ligne d’horizon. Un peu plus loin, il faut se rendre au”trou a man coco”, profonde excavation dans laquelle la mer se jette avec furie. Plus haut encore, sur le plateau, sous le soleil ardent, un paysage de garrigue rempli de buissons de toute nature, d’arbres nains et de plantes grasses s’offre à nos yeux : le frangipanier aux fleurs blanches cirées, le romarin bord de mer, le résiniers nain et bien d’autres plantes qui sentent, celle-ci le lilas et d’autres des arômes subtils indéfinissables. Il faut prolonger jusqu’au trou du souffleur, une bonne ballade plus loin. Il s’agit d’un effondrement du terrain, loin à l’intérieur des terres et dans lequel la mer par un souterrain s’engouffre en soufflant. Juste à côté, protégés de leur chapeau de paille, les pêcheurs d’orphies lancent leurs lignes du haut de l’impressionnante falaise.

Au retour, la baignade est obligatoire, dans le calme lagon, face à la mer en furie.

Dans ce nouveau logement, près de la rivière, je dus inventer d’autres jeux, l’eau et ses plaisirs m’attirèrent naturellement, surtout dans l’égout de la fonderie, rejetant un liquide aux jolies couleurs moirées, parfois vertes qui venait se jeter dans la Mayenne. Je m’amusais, sans avoir conscience du risque de brûlures, à édifier des barrages ralentisseurs à l’aide de pierre et de mottes de terre. Il y avait également derrière la maison quelques verdures dans lesquels je récoltais lézard et papillons et où j’imaginais des parcours aventureux en me frayant un chemin parmi les arbustes et les ronces.

Le dimanche, je me rendais, presque toujours chez ma cousine et j’allais au cinéma avec Annick, leur fille Cependant nous avions changé de lieu de spectacle: Annick m’ayant fait délaisser les films un peu trop sélectionnés et conformistes des Francs archers, pour m’emmener soit au cinéma des variétés au climat intimiste, ou au théâtre, salle immense, avec loges, orchestre et balcons où dominaient les velours rouges et or. Lorsqu’ il n’y avait plus de places, nous allions parfois tout en haut, sur une galerie aux bancs de bois, protégés du vide par une simple rampe de fer, c’était impressionnant.

Les cinémas étaient très fréquentés à cette époque pré télévisuelle, et parfois nous devions nous contenter des strapontins; cependant au lieu des sièges en bois inconfortables de la salle du patronage, nous avions droit à des fauteuils bien rembourrés. La qualité des films s’était également améliorée, il était même possible, par hasard de voir brièvement une poitrine nue, ce qui me mettait en émoi.

Ces sorties au ciné durèrent longtemps, jusqu’à ce que je commence à travailler. J’étais devenu petit à petit amoureux de ma cousine Annick, bien sûr sans espoir, mais le plaisir que j’avais à arpenter avec elle les rues peuplées de Laval sous le regard envieux des garçons en recherche de connaissance me remplissait d’aise. J’avais également l’occasion de l’approcher d’un peu plus près lorsqu’elle se mit en tête de m’apprendre à danser. Adorant les bals, elle me préparait alors à l’accompagner. Ces séances de contacts furtifs me laissaient rêveur pendant quelques jours, j’attendais ensuite avec impatience notre prochaine rencontre en espérant qu’elle ait encore envie de m’apprendre la danse...

Et un jour, je devais approcher de ma seizième année, je m’en souviens comme si c’était hier, je marchais avec Annick sur le Pont Neuf qui enjambait la rivière lorsqu’elle me fit une proposition de flirt à peine voilée qui me fit battre le coeur une vitesse folle, me rendit les mains moites et l’esprit égaré. Il faut dire qu’en l’espace d’un an, j’avais poussé comme un champignon et que par cet effet je m’étais affiné au point de me rendre tout à fait présentable pour la population féminine, ce dont je n’avais pas encore pris conscience. Et c’est ma cousine, celle que j’avais admirée en secret depuis des années qui me le révélait! Et que croyez-vous qu’il arriva?..... Rien, rien de rien... Aussi bête que je le fus plus tard dans de nombreuses circonstances analogues, je déclinais royalement sa proposition, moi qui depuis des années rêvais de lui tenir la main! Mon absolue timidité, qui se manifestait encore plus à l’égard des filles, et qui provoquait, en même temps qu’un rougeoiement total de la face qui ferait honte à une borne d’incendie la perte de la totalité de mes moyens, avait encore frappée.

Inutile de dire que la proposition ne se renouvela point, et quelques temps après, la fin de nos sorties coïncida avec mes recherches maladroites de l’aventure féminine.

C’est à cette période que ma mère découvrit ce qui devint la passion qui ne la quitta pas de toute sa vie : Les courses de chevaux. La Mayenne était et est encore, un département d’élevage des chevaux de course, en particulier des trotteurs. A ce titre, et plusieurs fois l’année, la société des courses organisait sur l’hippodrome de Bellevue à Laval des réunions hippiques qui attiraient un monde fou. Nous allions coté pelouse, à l’intérieur de l’anneau de course, avec le petit peuple aux petits moyens. Une seule baraque de paris s’y tenait, mais il y avait une ambiance bon enfant qui me ravissait. On y voyait moins bien que de l‘autre côté de la piste appelé «  le pesage » garni de hautes tribunes de béton. Bien entendu toutes les animations avaient lieu là-bas : les joueurs de cors de chasse qui se produisaient aux intercourses et dont nous entendions le son assourdi, le va et vient des chevaux qu’on attelait, soignait, le rond de présentation qui permettait d’approcher des très près nos équidés.... J’ai envié pendant longtemps cet endroit privilégié où nous avons fini un jour par nous rendre et qui était vraiment beaucoup mieux à tous les points de vue. Il n’empêche que, plus tard, il m’arriva, seul, de me rendre, surtout les lundis, jour des connaisseurs, au milieu de cette pelouse où les gens se parlaient comme une famille, échangeaient leurs impressions, se demandaient entre eux le nom des favoris et se partageaient la bière de la buvette quand ils avaient gagné...

Pendant cette période je me mis à fréquenter un endroit qui me fournit par la suite beaucoup d’amis et où j’eus bien du plaisir, il s’agissait de ce qu’on appelait les baraquements du palais de l’industrie. : A la fin de la guerre, dans le but de loger les déshérités il fallut construire, en préfabriqué, des logements simples, collés les uns aux autres, couverts de toile goudronnée et tapissés de bois à l’intérieur, ceci dans différents endroits de la ville. Ceux situés à coté du palais de l’industrie recueillirent beaucoup de mes pérégrinations ultérieures.

Le Palais de l’Industrie était un immense bâtiment de briques rouges composé de deux bâtiments rectangulaires joints entre eux par un autre bâtiment, plus bas, de même nature. L’ensemble était très imposant et occupait toute la largeur de la place. C’était le lieu où se déroulaient toutes les manifestations importantes de la ville: Réunions de boxe, arbres de noël, foires exposition et surtout bals et sauteries, ces dernières se déroulant l’après-midi. Etant autorisé à sortir seul l’après-midi c’est un endroit qu’à partir de seize ans je devais fréquenter assidûment.

A la droite de ce palais, cachés par une allée de marronniers s’allongeait quatre rangées de baraquements, d’une dizaine de logements chacune. C’est dans un de ces logement que vivait désormais mon oncle Auguste frère jumeau de mon père. Il avait eu une chance phénoménale de se faire séduire, car je ne crois pas que ce fut l’inverse, par une divorcée de sept enfants, qui en avait à l’époque encore deux à sa charge et qui en des circonstances indéterminées avait réussi à attirer à elle ce bon garçon pusillanime.

Ce fut pour lui une bénédiction, il éleva comme les siens les enfants restants et bénéficia toute sa vie de la sollicitude de sa bien aimée, prénommée Juliette, qui avait l’immense mérite d’être dévouée, d’avoir du caractère, d’être intelligente et d’aimer le vin de Bordeaux. Elle avait une voix forte et même si ma mère ne l’aimait pas beaucoup, il nous est arrivé de temps à autres selon la volonté de mon père, de nous rencontrer pour un repas en commun. J’ai pu alors me rendre compte à quel point mon oncle, promis à un avenir médiocre de solitaire, s’était épanoui après la rencontre de cette femme. Elle dirigeait toute la maisonnée avec une poigne de fer, mais donnait l’impression à tout instant que c’était l’oncle qui conduisait la manoeuvre et pour ce faire elle le valorisait constamment, faisant semblant de lui obéir avec respect lorsqu’il élevait la voix. Elle aimait bien son “Papy” comme elle l’appelait, et ses enfants ont toujours respecté celui qui aida sa mère à les élever. Jusqu’à la fin elle se dévoua à ses côtés. Le caractère anxieux et mélancolique de mon oncle ne s’arrangea pas avec l’âge et le conduisait de plus en plus souvent à des états dépressifs que les médicaments soulageaient à peine. Malgré cela elle fit preuve sans faiblir à la fois de douceur et de fermeté pour permettre à mon oncle de passer une fin de vie agréable.

Je fis donc mon entrée dans ce lieu dit « les baraquements », grâce à mon oncle. Accompagné par le jeune de la maison Gérard, le dernier des sept enfants, je découvris toute la faune alentour, précédée d’une fort mauvaise réputation. En ce qui me concerne, je m’y suis rendu seul très souvent, sans aucune appréhension et sans n’avoir jamais reçu de réflexions d’aucune sorte. Je pus constater une fois encore que la pauvreté se trouvait comme toujours marginalisée, sans véritable raison que celle d’avoir provoqué l’inquiétude chez ceux qui ne l’avaient jamais côtoyée. J’allais souvent aux baraquements pour d’autres motivations que celle de rencontrer mes amis : il y avait en effet une promiscuité intéressante avec l’ élément féminin , pas très farouche, et qu’à défaut de toucher, je pouvais regarder vivre tout à loisir.

Mon ami Gérard m’entraîna avec lui dans bien des logements alentour; me donnant l’occasion d’y faire des relations intéressantes. J’y trouvais même celle qui, à l’occasion d’un bal, allait m’octroyer les faveurs de mon premier baiser.... comme pour elle il s’agissait également d’une première, la satisfaction mutuelle en fut d’autant plus complète. Mais n’allons pas trop vite....

Je ne voudrais pas à présent que mes parents apparaissent comme des personnages brutaux et vulgaires. C’était loin d’être le cas. En ce qui concerne mon père, élevé avec son frère jumeau jusqu’à dix ans, il n’avait, je suppose, pas bénéficié de beaucoup d’affection de la part de ses parents jusqu’à cet age, le milieu commerçant, encore aujourd’hui et du fait de son obligation de présence à la clientèle, ayant beaucoup de mal à assurer une disponibilité propice aux écoutes et câlins.

Mon père choisit par obligation, celle-ci étant enceinte, mais peut-être aussi par amour, une femme qui, elle même, cela se voit sur la photo de leur rencontre, ressemblait à un monument de souffrance. Malgré toute son attention, il ne put jamais réellement lui apporter la sérénité nécessaire à une bonne entente.

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Mon père était quelqu’un de bon, cela paraît bien surprenant après ce que j’ai écrit, mais c’était vrai. En dehors de la maison, il était respecté et aimé de ses amis. Lorsqu’il eut un peu d’argent il n’hésita jamais à aider un camarade en difficulté. Ses mouvements d’humeur nous étaient réservés, malheureusement autant à la maison qu’à l’extérieur, où ses explosions déclenchaient, à ma grande honte, les ricanements embarrassés des passants. Il octroyait également ses humeurs, cependant en moins violent car n’ayant pas de réplique à sa mesure, à son frère jumeau, mais je crois davantage sous forme de jeu. Il avait un tempérament colérique et soupe au lait; il explosait certes tout de suite mais se calmait aussitôt. Cependant ce tempérament explosif existait surtout par les réponses aux provocations, ce dont ma mère et mes frères ne se privaient pas.

Il ne manquait pas non plus de courage : je me souviens, qu’un soir , en passant devant le square de la place de la mairie, je le vis séparer deux antagonistes, en sang, qui se battaient au couteau, les spectateurs se tenant à distance....

Il avait également la fibre sociale, il adhéra longtemps au syndicat C.F.T.C. et participa, sans trop réellement s’engager, à la gestion de la section départementale. Il s’occupait aussi du comité d’entreprise de l’usine et de la caisse d’entraide dont il était la plaque tournante. Il s’agissait d’une sorte de mutuelle destinée à venir en aide aux ouvriers dont les moyens ne permettaient pas de régler leurs prestations médicales. Il fut également pendant quelques années assesseur au conseil des prud’hommes du fait de son appartenance syndicale.

Il savait être doux et tendre, il suffisait de savoir le prendre et le jeune couple des David, du rez de chaussée le prouva. Il les considéra comme ses enfants et ils bénéficièrent souvent de sa générosité. Il ne se mettait qu’exceptionnellement en colère en leur compagnie et lorsque cela arrivait, une simple petite boutade de Gilbert le calmait instantanément.

Il détestait être négligé sur le plan vestimentaire. Je l’ai toujours vu, malgré sa grosseur, tiré à quatre épingles. Tous les détails comptaient, surtout lors des sorties où cravate avec épingle en or, et chemise blanche étaient de rigueur. Il m’examinait avant de sortir, et rectifiait la veste par ci, le pantalon par là et, ce que je détestais, mouillait son mouchoir de sa salive pour essuyer une tache sur mon visage.

Au moment de son décès, seul à l’avoir suivi au moment sa mise en bière, il se produisit, alors qu’aucune émotion ne m’affligeait vraiment, un évènement qui me retourna et faillit m’arracher une larme: En arrivant dans la chambre du funérarium je constatais que le bouton de son col était défait et que sa cravate, non serrée était de travers. C’était une situation qu’il n’aurait jamais tolérée et c’est vraiment là que je pris conscience de sa mort.

Ma mère, de son côté, malgré l’enfance qu’elle avait vécue, n’était pas au fond une mauvaise personne. La période d’adaptation en France étant passée, elle sut me gâter avec ce qui m’avait manqué. Pour mes frères, cette affection possessive de mère poule devait hélas leur jouer un mauvais tour, car elle ne les lâcha pas, et à coups de petits déjeuners au lit, de friandises et d’attentions elle su se les attacher jusqu’à son départ pour l’autre monde.

Elle avait réussi à se faire un petit réseau d’amis, encore plus dans le milieu des courses de chevaux qu’elle fréquenta de plus en plus assidûment et où elle devint connue au point de toujours trouver, quel que soit l’endroit, une bonne âme pour lui tenir la conversation.

Malgré qu’elle fut une reine de la provocation, elle ne troublait que ceux qui tombaient dans son jeu et elle se conduisit avec moi, la plupart du temps, surtout dans la seconde partie de sa vie; comme une maman tout à fait acceptable.

J’ai conscience aujourd’hui d’avoir bénéficié des parents que j’avais certainement du choisir, et qui convenaient à la formation de mon caractère. Le challenge était élevé, à la mesure des récompenses dans la voie qui m’était proposée.

Cette période, vous l’avez compris fut sans doute une des plus pénibles que je connus. Mes parents, mon père surtout, sans doute en réaction à son silence extérieur, m’avait toujours écrasé de son autorité paternelle. Ma mère ne me laissant pas non plus la possibilité de m’exprimer. Petit à petit, contraint en cela par l’insupportable spectacle de leurs luttes, je fus amené à me replier sur moi-même. Pendant ces quelques années, étant éloigné de mes amis, et n’étant pas encore autorisé à sortir seul , je passais des heures désormais à ne rien faire, accoudé à la fenêtre de ma chambre, regardant les autos et passants sans réfléchir à rien..

Je lisais beaucoup, et m’impliquais dans mes lectures, je lisais très vite et ressentais fortement les émotions et les situations que les auteurs mettaient dans leurs ouvrages. J’inventais aussi des jeux solitaires, découpant dans les illustrés des personnages, fabriquant des champs de bataille à l’aide d’objets de toute nature: vêtements, morceaux de bois, brosses etc.; dans lesquels je mettais en scène mes personnages découpés. J’étais le général en chef, l’organisateur des batailles, j’avais l’impression d’être quelqu’un, d’exister pour quelque chose. Je faisais tous les bruitages : à la fois le son des canons, les cavalcades des chevaux, les détonations et les cris d’agonie des mourants.

Je récupérais aussi les capsules des bouteilles et je garnissais l’intérieur de morceaux de papiers découpés que je colorais ensuite aux couleurs des équipes du tour de France et y inscrivais le nom de mes favoris. Ensuite, comme avec des billes je donnais des pichenettes dans chacune des capsules pour les faire avancer le long d’un parcours que je fabriquais. L’arrivée passée, j’inscrivais, sur des feuilles de papier, en fonction des résultats, de longs classements, avec des temps en fonctions de la distance les séparant. En ajoutant les temps, j’avais un classement général, puis par addition supplémentaire celui par équipe etc... Je noircissais des pages et des pages, ce qui me prenait un temps fou, parfois des semaines mais j’étais devenu un as dans l’addition des temps.

Ma retraite du monde, les brimades, les coups, eurent comme conséquence de déclencher une timidité qui me paralysa littéralement pendant bien des années. Cette timidité bien sûr provenait d’un manque total de confiance en moi. Mon père, je l’ai précisé, m’ayant toujours en toute occasion et devant témoin quand il y en avait, considéré comme un incapable. Bien que son attitude était sans doute dictée par une réaction face aux humiliations dont il se sentait lui même victime, cela ne me consolait pas.

Mon excessive, on peut même dire maladive, timidité m’handicapa tellement que je ne pus pendant longtemps parler ni même regarder les jeunes filles de mon âge sans rougir à la moindre allusion, même innocente, me mettant en cause. Ce rougissement s’accompagnait d’un désir de fuir le plus loin et le plus vite possible.

Cette réaction s’effectuait également n’importe où, en présence de n’importe qui, sans que rien ne puisse le justifier. Il fallait toujours combattre, être sur ses gardes, fuir les gens, les situations délicates, ce qui avait pour conséquence un réel pourrissement de la vie.

En réaction à tous ces problèmes je développais, afin de conserver un semblant de fierté, une sorte d’agressivité, qui avait pour but de faire passer le rougeoiement du à la timidité pour celui issu de la colère, ce qui réussissait parfois, mais cela ne me convenait pas, car il s’agissait d’un jeu, d’une composition, ce n’était pas moi...

Heureusement, mon tempérament réactif et combatif me poussa plus tard, dans ce combat contre moi-même, à réagir contre cet état qui m’handicapais tellement : guérir le mal par le mal était devenu, je le croyais, le moyen de ma guérison.

Je me mis alors à adhérer à des mouvements associatifs me permettant de communiquer le plus possible. Je me pris de passion pour le théâtre, libérateur de la parole, allant même jusqu’à me produire plus tard dans des conférences. Au fil du temps ce manque de confiance en moi déclina, me permettant de vivre d’une façon plus agréable, mais il en resta toujours des séquelles, surtout lorsqu’on élève la voix devant moi ou que l’on me reproche quelque chose.

En fait, je suis un doux, je l’accepte et l’admet, je crois que ce fut la seule solution acceptable pour trouver la paix, mais il me fallut du temps avant de le comprendre....

Ce manque de confiance en moi me contraignit ensuite dans ma vie professionnelle à un véritable parcours du combattant. Etant promu à des tâches exigeant de plus en plus de responsabilité et progressant dans la hiérarchie, il me fallait bien faire face, pour ne pas décevoir mes supérieurs qui croyaient en mes capacités. Je palliais donc à mes lacunes avec mes armes.

Grâce à mes facilités d’apprentissage, de retenir, d’organiser, de m’adapter rapidement, je pus combler ce qui m’apparaissait comme des gouffres de méconnaissances.

Compte tenu de ma timidité il ne fallait pas que je fusse pris en défaut, autant dans mon savoir que dans l’application à mon travail.

Ceci me conduisit à ce besoin que j’ai eu longtemps de tout connaître, de tout maîtriser, afin ne pas risquer de perdre pied complètement à la moindre question pour laquelle je n’aurais pas eu de réponse.

Elle n’est pas facile la vie d’un timide. Je terminais par le plus difficile, un métier exclusivement relationnel, sans doute par défi. Une activité purement commerciale où je devais gagner ma vie uniquement par la parole et par la transmission de ma conviction.

Cette lutte m’épuisât très longtemps, jusqu’à ce que je comprenne que pour gagner ma paix intérieur il fallait que j’accepte, que je m’accepte tel que j’étais.

Il me fallait lâcher prise, c’est ce qui m’a permis de répondre à ce qui me sera demandé plus tard. Cette acceptation confiante me donna en partie cette paix à laquelle j’avais tant aspiré.

Ce fut donc un long et difficile combat qui prit naissance au cours de ces années galères.

Aujourd’hui se pose la question de savoir si j’aurais du accepter dès le début de plier, de laisser faire, d’abdiquer en quelque sorte... Je me demande ce que je serais devenu... L’exemple de mes frères me rassure un peu sur l’utilité de mon combat. Je crois que de toute façon je n’avais pas ce choix car il ne m’était pas possible de rester dans cet état de soumission, toute ma personnalité me demandait de sortir de cette situation tellement difficile à gérer...

Seulement il a fallu admettre que ce combat avait une fin, il avait fallu lutter longtemps pour le comprendre, pour l’accepter il était nécessaire de parcourir l’éventail.

Aujourd’hui, quand un compliment déclenche encore une rougeur, je l’accepte sans honte, reconnaissant que je suis ainsi, sensible et réservé, et j’en suis fier...

Le problème de l’acceptation c’est qu’il entraîne malgré tout une rupture dans le combat, rupture qu’il faut assimiler, car elle conduit au détachement, qu’il faut savoir gérer..., mais ceci est une autre histoire....

Depuis nos premières vacances à St Gilles, en Vendée, le pli étant pris, nous n’avions comme idée que d’y retourner. Ce fut donc le cas pendant plusieurs années, les premières en compagnie de mon ami Gérard et de la famille David qui nous accompagnait désormais partout. Ce furent de merveilleuses vacances...

Il y avait toujours l’un ou l’autre pour avoir de bonnes initiatives et mes parents se calmaient par obligation, n’osant pas afficher l’étendue de leurs dissensions devant témoin.

Je me souviens de nos parties de pêche aux anguilles qui pullulaient dans une petit rivière se jetant dans un bras de mer : Le Jaunay. On ramassait sur place les vers de vase qui servaient d’appât et presque toujours on ramenait pour le déjeuner une bonne dizaine d’anguilles qu’on dépouillait et mangeait avec délice, moins pour leur goût que parce qu’il s’agissait de nos captures.

J’allais aussi, assez souvent seul, près du sanatorium, et descendais la dune de sable jusqu’à la mer, je me plongeait en maillot jusqu’à mi corps pour trouver des grosses moules sauvages posées sur le sable et qui gisaient là, à profusion. En une demie heure, le sac de sport en était rempli, il fallait les faire dégorger un peu dans l’eau claire et ensuite elles constituaient le repas du soir.

Quelques dizaines d’années plus tard j’eu l’occasion de retourner voir l’endroit de mes plaisirs de vacance,... Le Jaunay avait péri, vaincu par les pollutions de toutes natures, on ne pouvait plus y pêcher que des débris de plastique dans une eau saumâtre et aux couleurs indéterminées, quand aux moules, j’ai préféré ne pas m’y rendre.

Les dunes qui bordaient la plage s’étendaient loin dans les terres et constituaient un terrain de jeu idéal pour les courses, les sauts, les parties de boule... La plage elle même se situait à deux bons kilomètres des bungalows où nous logions, mais nous faisions la route tous les jours comme une promenade. Le soleil, les maisons basses peintes de couleurs vives, les marchands de poisson, tout était nouveauté. Le soir, la fête foraine sur les quais battait son plein et j’étais autorisé de m’y promener avec Gérard, de deux ans mon aîné. On faisait des connaissances, j’ai même pu donner la main à une demoiselle pendant un trajet de retour à la maison, en coupant par les dunes, vous vous rendez compte! Moi le grassouillet sans allure...

J’oubliais alors le retour à la maison qui déclencherait à nouveau les luttes intestines. C’était vraiment de bon moment de vie...

Et puis la télé est arrivée, la première fois que j’eus l’occasion de la voir, ce fut chez un ami dont les parents étaient entrepreneurs de menuiserie et ne manquaient pas d’argent. Ils étaient à table et je jouais avec leur fils, lorsque sa mère nous appela. Je n’en croyais pas mes yeux, bouche bée, je voyais un cinéma à domicile, la radio avec des images. L’écran était tout petit, la télé autour très imposante ; c’était le couronnement d’une reine d’Angleterre. Après un petit quart d’heure de ce spectacle on nous pria de retourner à nos jeux, mais ça y était! Je l’avais vue! Depuis le temps qu’on en parlait, elle existait enfin, ce dont je me doutais moins c’est qu’elle allait complètement modifier nos loisirs, tout du moins pour un cycle. Après nous avoir apprivoisée elle allait nous dominer, et peut être plus tard, retourner à l’oubli.

La télé arriva chez nous beaucoup longtemps après. En l’attendant j’allais le soir retrouver mon père au café voisin qui en avait fait l’acquisition pour regarder.... les combats de catch, c’est ce qu’on m’autorisait, pensant que c’était innocent. Mes souvenirs me rappellent que l’adrénaline était au plus haut car je croyais vraiment à leur spectacle et quand ils se frappaient je croyais réellement que c’était pour de vrai... Elle arriva chez nous dès que les prix devinrent abordables et ce fut une occasion supplémentaire pour nos jeunes voisins du rez de chaussée de venir nous tenir compagnie.

Comme prévu nous nous sommes retrouvés, avec des amis Chantal, Gérard et leur fils Cyrille en vacances, Alain et Mina, Willy peintre paysagiste talentueux et Clara sa compagne devant le syndicat d’initiative de Sainte Rose de bon matin. Nous avions prévu de faire une ballade dénommée « Trace de la rivière Bradford », à côté de la ville de Goyave, distante d’une quarantaine de kms. En Guadeloupe un chemin de randonnée s’appelle une “trace”.

Arrivés sur place nous avons admiré la tenue de Willy : casque blanc style colonial, la machette à la main et la veste multi poches beige, tout à fait l’air d’un explorateur. Gérard l’entomologiste qui ne perd pas le nord a fait la distribution de filets à papillons « au cas où » et sacs à dos nous sommes partis en longeant des plantations de bananiers, tout en repérant les régimes cassés et mûrs tombés à terre et donc non commercialisables qui nous seraient utiles pour l’éventuelle faim du retour...

Le long de la route qui mène à la rivière nous avons eu droit à quantités d’explications sur la nature tropicale et ses habitants par Gérard, qui connaît tout ou presque sur le sujet, mais également par Willy, grand amateur de plantes. Ainsi nous avons appris qu’un certain arbre, toujours creux est colonisé par les fourmis et qu’un papillon qui ne se reproduit que sur cet arbre est obligé de rechercher celui que les fourmis n’occupent pas. Nous avons vu aussi de petits insectes amphibies qui peuvent également se déplacer en volant et en marchant et qui pour cela ont développé une deuxième paire d’yeux, c’est vrai que c’est plus pratique.... Nous avons admiré aussi, dans cette forêt tropicale beaucoup de plantes curieuses et belles : un magnolia sauvage en fleur, des lianes qui poussent de 50 cm par jour etc... etc...

Arrivés à la rivière nous avons du remonter le courant, en passant sur les bords, sentier ou rochers, avec beaucoup de difficultés pour ces dames qui ont fini par s’entraider en glapissant! Elles ont enfin compris qu’il fallait mieux mettre les pieds dans l’eau avec les chaussures... et que c’était même rafraîchissant!!!

Au bout d’une demi-heure de remontée du courant, tantôt sur les rochers, tantôt dans l’eau, à un détour de la rivière, nous apparut le spectacle somptueux, dans le soleil, de la cascade de Bradford, au milieu d’une végétation dense et s’effondrant en paquets blancs dans un grand bassin d’eau transparente . La cascade...haute d’une soixantaine de mètres se cassait sur un premier bassin profond, situé à mi-hauteur, avant de rebondir dans un fort grondement assourdissant...

Le bassin invitait à la baignade, ce dont nous ne nous sommes pas privés et c’est longuement que nous avons profité de la fraîcheur relative de l’eau. A plusieurs, nous avons grimpé jusqu’à la première petite retenue d’eau. C’était magnifique car nous étions juste au dessous de la cascade et nous pouvions voir l’eau chuter sous un angle impressionnant.

Après un petit massage dans les bouillonnements nous nous sommes séchés sur les roches chaudes avant de repartir. Willy avait emporté son carnet de croquis, il a cependant préféré prendre une photo, il en fera sa prochaine oeuvre.

Au retour, sans complexe, il a déterré une vingtaine de plantes qu’il replantera autour de sa case, comme il appelle sa demeure de tôles et bois. Gérard, pour sa part, a du se satisfaire de ses trois papillons, ce qui semblait bien lui convenir.

Sur le chemin du retour, en passant devant la plantation de bananiers nous n’avons pas hésités à nous restaurer de délicieuses bananes, bien grosses et mures à point, jusqu’a ce que notre estomac n’en puisse plus...

 

 

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