Mon blog Voiedoree avec mes écrits et réflexions plutôt orientés sur l'ésotérisme et la spiritualité, ainsi que différents thèmes de société
| CHAPITRE 2 |
|
CHAPITRE II
Ainsi que je l’évoquais, des modifications importantes dans ma vie se déclenchèrent parallèlement à la naissance de mon frère Michel, en 1951. J’avais cinq ans et je me rendais bien compte que ma mère prenait de l’embonpoint, mais sa réserve naturellement farouche sur les questions sexuelles lui interdisait de m’en parler. C’est seulement à la fin de sa grossesse qu’elle m’annonça qu’on allait, il s’agissait de sa terminologie habituelle, « m’acheter » un petit frère. Pourquoi un petit frère et pas une petite sœur? Je n’en savais rien, mais il semblait que pour elle il n’y eut aucun doute. Comme pour ma naissance, était-ce une question d’économie ou une habitude dans les familles, elle devait accoucher à son domicile. La confiance dans la prestation médicalisée de la maternité, pourtant pour nous, toute proche car située derrière le pâté de maisons, n’était pas encore généralisée ni arrivée à la béatitude qu’elle génère aujourd’hui. Cette confiance qui lui permet dorénavant, par élus interposés, de s’approprier un pouvoir qui va bien au-delà de celui qui devrait lui revenir. Etant eux-mêmes aujourd’hui décisionnaires, ils sont désormais devenus à la fois juge et partie et nous emmènent, pour la plupart en toute bonne foi, sur les chemins chaotiques du doute et de la dépendance. Cet aspect insolite d’une situation apparaît surtout dans nos pays latins: La domination de la médecine sur la vie politique bénéficie et se substitue à celle que le clergé possédait auparavant sur les populations. En effet, les masses se trouvaient déjà « conditionnées ». Les croyances et pratiques religieuses étant basées sur les mêmes principes de peur et d’ignorance que celles utilisées aujourd’hui par la médecine « officielle ». On peut constater que dans les pays anglo-saxons, moins sensibles aux dogmes, grâce à un culte majoritairement protestant plus libéral sur certains sujets, la médecine accepte et tolère d’autres initiatives qualifiées de parallèles. Dans notre pays, la médecine, et tous ses satellites, comme par exemples les groupes pharmaceutiques démesurés et les marchands de vaccins, est désormais devenue experte en manipulation des masses en utilisant la crainte de la maladie. Grâce à leur “savoir”et leur pouvoir, il leur est aujourd’hui facile de gérer à leur profit cette crainte qui représente, après ou avant la mort, c’est selon, une des grandes frayeurs de notre temps. Non pas que la médecine soit inutile... bien au contraire; ce qui peut se déplorer, c’est d’abord que de “serviteur” elle soit devenue “maître”, et ensuite sa farouche intolérance envers toute autre pratique de soins qui n’a pas reçu » l’imprimatur » de la médecine officielle: Soins d’autres origines, issus d’autres connaissances pourtant bien antérieures à notre médecine moderne et dont les praticiens subissent mépris et quolibets, quand il ne s’agit pas de peines plus importantes. Une liberté de choix plus grande existe dans les pays anglo saxons, pour les raisons que j’ai citées : pays n’ayant pas subis de “dictature cléricale” et dont les esprits sont davantage ouverts aux expériences porteuses de progrès. A cette époque les médecins de famille et médecins de campagne étaient certes des personnalités qui étaient respectées, mais qui également respectaient leurs malades et leur métier, ils soignaient simplement les gens simples et leurs remèdes et traitements, tout en étant moins sophistiqués, étaient que je sache, malgré les tentatives de démontrer le contraire, largement aussi efficaces que ceux d’aujourd’hui. Aux premières contractions, on disait “les douleurs”, on m’expédia donc, c’était le 30 août, chez ma grand-mère qui avait accepté de me recevoir pour une nuit. Je devais dormir avec mon oncle Auguste: il n’y avait pas d’autre lit disponible. Mon oncle était le sosie parfait de mon père, il avait cependant, par les jeux subtils de la nature, hérité d’une santé fragile et d’un caractère mélancolique. Toute sa vie, il a été le dominé, et mon père le dominant. Chaque velléité de mon oncle de tenter d’élever la voix était immédiatement contrée par mon père lors de leurs discussions chamaillantes, ce qui d’ailleurs le laissait, semble-t-il, indifférent. Mon oncle était doux, gentil, timide et préparait ; chez sa mère, avec grand enthousiasme son diplôme de vieux garçon. Il avait néanmoins trouvé du travail chez Borel, une usine aéronautique Allemande qui, arrêtée pendant la guerre pour les raisons que l’on devine, fut reconvertie en usine de fabrication de pièces automobiles sous le nom de SCOMAM. A cette époque où l’économie redémarrait, il lui fut facile d’aider mon père à y travailler. Ils se retrouvèrent donc ensemble, dans la même cage vitrée au milieu de l’usine dans le fracas des presses immenses et les étincelles de l’atelier de soudage, ceci je le vis plus tard alors que j’y travaillais également, au cours de mon premier emploi. Le travail de pointeau consistait à donner l’ouvrage à effectuer aux ouvriers par l’intermédiaire de bons en papier, établis en fonction du minutage nécessaire à la fabrication d’un certain nombre de pièces et des commandes en cours. Les pointeaux recueillaient ces bons le travail fini, les rassemblaient, les comptaient, les vérifiaient. C’était pour les ouvriers un travail à la tache avec néanmoins un salaire fixe mensuel; la réalisation du travail dans les temps permettant l’obtention d’une prime; et cela fonctionne encore ainsi aujourd’hui Mon oncle occupait ses loisirs avec les “francs archers”, il s’agissait d’un patronage, un des nombreux, dirigés par le clergé et qui occupaient une grande partie la vie sociale et récréative de la ville. Les” franzarch’ “comme on disait, bénéficiaient d’une école tenue par les jésuites; ma mère les appelait en souriant les frères “quat’bras”car ils avaient sur chaque épaule une espèce de manche rajoutée à leur soutane et qui volait au vent, donnant l’impression de bras supplémentaires. Parmi leurs activités dans l’enceinte du grand espace du boulevard Félix Grat qui leur appartenait on pouvait citer: un cinéma que je fréquentais souvent par la suite, une garderie ou je devais passer mes jeudis, une colonie de vacance près de St Malo ou j’ai eu la chance de pouvoir me rendre une fois, des terrains de foot, de basket, etc... Etc... . Mon oncle faisait partie de la fanfare, de la clique comme on disait alors; en fait, il jouait de la grosse caisse ce qui ne nécessitait pas d’importantes connaissances musicales... Je le vis souvent, bien mis dans son uniforme blanc et sa casquette bleue, frapper en cadence d’un mouvement montant et descendant ce gros cercle de fer tendu de peau qu’il promenait sur son ventre. Au cours de cette activité, il survint une anecdote sur un évènement que je ne vis point mais qui faisait l’hilarité de mon père à chaque fois qu’il la racontait: En pleine fête de Jeanne d’arc, qui était alors une fête religieuse et laïque très prisée, passant devant les personnalités, ecclésiastiques et civile de la ville, dont le préfet, réparties sur une estrade en face de la statue de Ste Jeanne, mon oncle, emportée par sa timidité, son enthousiasme et sa volonté de bien faire, mis tellement de cœur à l’ouvrage qu’il en perça son instrument et emporté par son élan se retrouva avec le bras et le maillet de l’autre côté de celui-ci. On imagine le plaisir de la sérieuse galerie... Il ne me fallut, néanmoins, et cela encore très tard, ne jamais me moquer, même gentiment, de mon oncle si maladroit, larmoyant à la moindre contrariété, surtout en présence de mon père qui m’en récompensait d’une taloche et me répétait toujours ensuite : “c’est ton oncle et ton parrain”, ce qui évidemment justifiait cela. C’est ainsi que je sus qu’il était présent lors de mon baptême et je dus m’en rappeler souvent par la suite car le nombre de taloches que je reçus ne me le fit jamais rentrer dans la tête... Le jour de la naissance de mon frère se déroulait la fête des fleurs dont j’ai déjà parlé, et je pus assister du balcon de la chambre au spectacle des fanfares, chars, reines, groupes déguisés précédés du tambour major faisant voltiger son bâton de commandement, dans une ambiance de musiques, confettis, serpentins et applaudissements. La gaîté régnait partout et tout était alors prétexte à réjouissances: Il y avait en effet du bonheur à rattraper pour effacer ces six ans de parenthèses guerrières. Il m’a été donné quelques années plus tard, de la rue cette fois ci, d’assister à une dernière fête des fleurs, et même si on n’y voyait moins bien, le contact rapproché de l’évènement fut un plaisir sans commune mesure avec ma vue balconesque de ce jour. Dans l’après midi, mon père vint me chercher, et aux conciliabules de couloirs, je compris que “ la chose “ était arrivée. Chemin faisant, mon père m’appris donc la nouvelle: qu’une bouche à nourrir supplémentaire s’était invitée, et pour eux ce n’était pas réjouissant car le salaire de pointeau n’était guère plus élevé que l’ancien, cependant pour mon père la place était stable et plus valorisante que le balayage auquel il s’astreignait dans son emploi précédent. Mon oncle est resté toute sa vie pointeau, jusqu’à sa retraite dans sa cage en verre, mon père par contre, disposant d’une force de caractère un peu supérieure, réussit, en suivant les cours du soir, à décrocher son CAP d’aide comptable qui le fit illico grimper d’un étage, au-dessus des ateliers, et effectuer sa “carrière” dans les bureaux, fonction qu’il occupa également jusqu’à sa retraite. Je le revois encore le jour des résultats du CAP arrivant joyeux à la maison et montrant à ma mère sa “récompense”: une belle médaille en bronze sur laquelle était gravé son nom, la date et la mention de sa réussite. Il apportait également un livre de cuisine illustré qu’il avait choisi dans les lots distribués en fonction des notes, afin de faire plaisir à ma mère... livre dont ma mère ne se servit jamais d’ailleurs, jugeant les recettes un peu complexes. Pour l’avoir feuilleté plus tard je me suis dis aussi que les recettes des oursins, du faisan et du sanglier grand veneur, largement illustrées de grandes photos en couleurs n’étaient peut-être pas adaptés à notre train de vie... En arrivant je découvris donc dans les bras de ma mère dont il mangeait goulûment la poitrine abondante, ce têtard rougeoyant qui allait à présent prendre ma place... En fait, je me trompais, il ne faut pas dire que je n’en fus pas jaloux, ce serait mentir, mais l’arrivée de ce frère, dans des circonstances légèrement plus favorables que ma propre naissance eut le mérite de déclencher chez ma mère la fibre maternelle qu’elle n’avait jamais manifestée avec moi. De ceci j’eus largement l’occasion d’en profiter et ce fut une grande satisfaction... Loin de se terminer, les querelles entre mes parents, après la trêve de la naissance redoublèrent de plus belle et devinrent de plus en plus violentes. Ma mère, habituellement muette et boudeuse devant les cris paternels, avait décidé de répliquer. Je vis donc apparaître un nouveau vocabulaire d’insultes dont la principale fut “maquereau» Je compris bien plus tard qu’il ne s’agissait pas du poisson mais comme étant la juste réplique, pour ma mère à ces“putain” que mon père lui distribuait si généreusement. Par contre il fut une série qui cessa dans le vocabulaire des “mots doux” de mon père. La constante référence à Rudolf et sa négation de paternité à mon égard prit fin. Les “et ton fils de boche” qui ponctuaient presque toutes les disputes disparurent mystérieusement. En fait, je crois que, jusqu’à la naissance de mon frère et la certitude qu’il était capable de procréer, mon père eut toujours un doute quant à la réalité de ma filiation, malgré une ressemblance que les gens trouvaient et qui leur paraissait évidente. Dorénavant, la preuve de sa capacité paternelle effaçait quelque peu ses incertitudes. J’en fus de ce fait soulagé, car ces moments pour moi furent certainement les plus difficiles: n’étant plus le fils de mon père puisqu’il le disait, n’étant pas né du néant en même temps qu’eux? D’où pouvais-je bien venir? .... mais de Rudolf bien sur! Je l’idéalisais donc pendant quelques années. La fermeté de ma mère à mon égard s’effaça quelque peu, car je pense qu’elle-même, devant les incertitudes de mon père, devait douter. Elle pouvait également m’en vouloir inconsciemment d’être là, de l’avoir, par ma présence dans son ventre, involontairement obligée à suivre mon père dans un pays dont elle ne parlait ni ne comprenait le langage. Elle devait également vivre dans ce pays d’accueil dans un dénuement certain et de plus détestée de la mère de son mari, cet ensemble de facteurs n’amenant pas la sérénité. J’avais malgré tout dans cette adversité des alliés de circonstance selon un processus qui s’installa dans ma vie et dure encore aujourd’hui : c’est d’avoir des amis qui m’aiment et me soutiennent; par contre mes ennemis me détestent sans que je sache trop pourquoi, sans doute pour la même raison mais inverse que celle de mes amis. Il semble que même tout petit, il m’était donné de déclencher des sentiments exacerbés chez les personnes que je fréquentais. Je me souviens entre autre de Mademoiselle Berthe qui habitait à quelques pas dans la rue, que j’appelais “bêté” depuis tout petit et qui me vouait un amour de vieille fille particulièrement intense. Elle se trouvait souvent là pour dissuader ma mère de remplir mon assiette de vermicelle au kub. J‘avais fini par détester cette soupe et répugnais à la terminer malgré la taloche maternelle et les promesses de “rodée” à suivre. Dans mes défenseurs figuraient aussi le pépé Placé et ma cousine dont je vous parlerais plus tard. Je me demande encore aujourd’hui si j’étais vraiment cet enfant si turbulent qui méritait ces coups et punitions? ... quelles bêtises pouvais- je donc faire pour mériter cela? Je dois dire que je ne m’en souviens pas. Je me suis bien plus tard posé les mêmes questions en déclenchant par mes paroles, en particulier auprès des personnes disposant sur moi d’une autorité de circonstance, les mêmes réactions que celles manifestées par mes parents dans mon enfance. Sans doute, mes propos sans méchanceté mais néanmoins sans réserve manifestaient une forme de résistance, de réflexe face aux évènements douloureux que j’avais du subir et cela se traduisait par ce langage à l’emporte pièce, seul moyen pour moi de revendiquer mon espace. Ces propos plaisaient aux uns par leur franchise et spontanéité et déplaisaient aux autres pour les mêmes raisons... De toute façon, j’ai assumé cette manière d’être un peu brutale dans mes attitudes, qui m’a certes beaucoup desservie de nombreuses fois, mais qui s’est avérée fort utile dans des circonstances importantes, au moment de mes “grands choix” de vie. Ma grand-mère devait d’ailleurs se ranger dans la catégorie des mécontents, compte tenu de son attitude à mon égard... En triant dans les vieilles photos pour illustrer ce récit, je suis tombé sur la seule carte postale que m’ai envoyé ladite grand-mère, ou devrais-je l’appeler “mère-grand” en référence au loup de la fable? Je vais essayer de vous décrire cette carte, car elle me semble assez significative. Il s’agissait d’une carte expédiée le 31 mars 1959, j’avais donc 13 ans et ma grand-mère était à la fin de sa vie; C’était une carte de 1er avril décorée de pétunias multicolores entourant un poisson bulleur dessiné sur un parchemin. Dans le bas du parchemin, une citation poétique disait :“Par ce poisson j’envoie mon amour, en retour j’attends le vôtre? » Cette brave grand-mère avait rageusement rayé au stylo bleu les mots “amour” et “le vôtre” pour les remplacer par “de mauvaises notes et “démenti”, ce qui donnait : Par un poisson j’envoie de mauvaises notes. En retour j’attends un démenti”, au dos de la carte, dans la partie réservée à la correspondance figurait un affectueux “prouve-le!” Signé mémé. Peut-être qu’après tout elle avait le sens de l’humour en m’envoyant cette carte le 1er avril. ?. Mais je ne le pense pas vraiment... Le cœur un peu lourd malgré tout de tous ces souvenirs, je décidais d’arrêter là et de rejoindre le quatrième de mes fils, Benjamin qui habite avec moi pour l’instant. Rentré plus tôt de son travail il était parti pêcher sur la jetée du port de Sainte Rose, lieu de mon habitation. Au long de ces trois kilomètres pour le rejoindre, je me pris à penser que mes enfants, au moins, n’avaient pas eu à subir cela de la part de leurs grands-parents : ma mère en vieillissant, malgré qu’elle ne fut pas une grand-mère modèle et affichait des préférences, avait quand même manifesté, sinon de l’amour, au moins un peu d’attention et d’écoute envers ses petits enfants. Je crois que le peu de temps que mon père les ait connus a été empreint d’affection. Il était encore, à l’époque, coutumier de ces accès de colère soudains et momentanés qui affaiblissaient son cœur et nous laissaient malgré tout pantois. Ceci faisait dire à mon épouse lorsque fatigué d’une journée de travail je devais faire le “gendarme “ en rentrant à la maison et élever la voix “on dirait ton père» Elle savait que cette réflexion me toucherait. Non je n’étais pas mon père car je ne l’ai jamais insultée ni battue; mais peut-être me restait-il quelque chose de lui dans ma façon de gronder les enfants? Sans doute... Benjamin se tenait sur les gros rochers qui protègent et délimitent le port, empli de bateaux de plaisance: voiliers et embarcations à moteur sur son pourtour; la partie bordant la route est réservée aux bateaux multicolores des pêcheurs; bateaux portants des noms particuliers : soit demandant la clémence divine comme « à la grâce de Dieu », « confiance en Dieu » ou affichant des relations familiales satisfaisantes comme « le bon fils », »amour filial »... A cette heure crépusculaire le va et vient dans la passe du port était important, les pêcheurs se dépêchant avant la nuit de vaquer à leurs occupations. Ben avait pris quelques gorettes et un poisson coffre qui se gonfle dès qu’il se sent en danger, imitant en cela les humains... Je regardais la mer, légèrement houleuse caressant les rochers de la digue, trois pélicans, fâchés de nous voir occuper leur nichoir planait au-dessus de nous. Le soleil déclinant reflétait sur la mer par nuages interposés quelques taches de lumière. A gauche, au-delà de la ville et de son église entourée de tombeaux à damiers noirs et blancs, les premiers contreforts du massif de la soufrière, dont les sommets s’emmitouflaient dans une brume bleutée, s’apprêtaient à disparaître. Plus loin le long le la côte, l’îlet dénommé “tête à l’Anglais”, en référence aux guerres coloniales et sa ressemblance à la forme du casque britannique, fonçait sa verdure; plus loin encore, se découpant nettement sur l’horizon, l’île de Montserrat et son volcan cracheur de fumée résistait à la chute du jour. J’étais là, caressé par la brise tiède du soir, à contempler ce tableau qui me ravivait, quand, dans la tache de lumière qui éclairait la mer devant Montserrat la pluie se mit à tomber. En quelques instants, un voile d’eau lumineux cachait l’île, uniquement l’île. C’était saisissant, beau et significatif pour moi, que ce voile de lumière cachant ce volcan si dangereux... La rue St Nicolas conservait de son passé moyenâgeux quelques demeures anciennes qui avaient du servir d’échoppes dans ces temps reculés. Leurs particularités faisaient qu’on y accédait en descendant plusieurs marches abruptes pour se retrouver à l’intérieur avec la rue à hauteur du regard. La première maison, en sortant à droite, juste après l’atelier de mécanique qui nous saoulait de bruits aigus une partie de la journée, davantage en été car la porte de derrière donnant sur notre cour était ouverte, était de celles là. Cette demeure se trouvait occupée par madame Lepage, c’était le nom que lui donnait tout le monde et jamais je n’aurais pu imaginer qu’il y eu un homme à vivre avec elle; cependant il y en avait un. Je ne le vis qu’une seule fois, avant son décès qui intervint quelques temps plus tard et qui me marqua par le fait que l’on du descendre le cercueil par la fenêtre du premier étage, les escaliers abrupts étant trop exigus pour y satisfaire. Cette dame pratiquait le métier de couturière à domicile et ma mère s’y rendait parfois pour y discuter... Les discussions n’avaient pas lieu devant la traditionnelle tasse de café, car Madame Lepage était trop occupée à son ouvrage pour pouvoir s’arrêter. Je l’ai toujours vu travailler, unie à sa machine à coudre à pédale Singer, actionnée par un mouvement de va et vient des pieds sur un socle entraînant une poulie... J’adorais ces moments : Tout était propre chez elle, mais dans un joyeux désordre de tissus de toutes sortes, et il y avait une odeur indéfinissable de tissus coupés, de naphtaline... ça sentait le propre. J’admirais avec quelle dextérité elle emmenait les morceaux surfilés à se joindre et j’aurais pu passer des heures à la regarder. Il émanait de cette personne de nature grande et maigre, une sorte de sérénité qui me remplissait d’aise. Mais de mari... point. Il m’a été cependant permis d’en faire la connaissance, mais ceci se trouve lié à ma première année de catéchisme, au moment de ma rentrée à l’école primaire. L’école Sainte Anne, malgré son nom, était une école laïque, elle devait sa dénomination, tout simplement au fait qu’elle se situait dans le bas de la rue Sainte Anne, en face de l’hôpital et à quelque pas de mon école maternelle de la rue de l’abbé Angot, rue qui honore un grand historien mayennais... C’était une école classique avec ses bâtiments sur un étage et un grand préau sous lequel se trouvait une rangée de robinets, quelques urinoirs et cabinets munis d’une porte ne descendant pas jusqu’au sol. Parallèlement, je commençais mon catéchisme, au presbytère de l’église St Vénérand, sous la haute direction de “Monsieur le Curé” qui fut mon confesseur pendant toutes ces années de primaire. Qui dit catéchisme disait messe dominicale obligatoire. Chaque dimanche matin, les candidats à la communion « privée » dont je faisais partie, se rassemblaient devant une petite porte située sur le côté de l’église, en rang par deux et sous la surveillance de la vielle fille acariâtre de service, afin d’assister à la cérémonie. Nous étions parqués du coté gauche du cœur et aux premières loges, sans avoir de contacts avec les fidèles qui se trouvaient en face de celui-ci... Ce qui m’impressionnait le plus, hormis l’encens qui devait par la suite me faire défaillir, c’était le Suisse..... Il arrivait légèrement avant le prêtre et les enfants de cœur de rouge et blanc vêtu, faisant résonner sa hallebarde en cadence avec son pas lent, afin de signifier à tous que le silence le plus complet devait intervenir. Il était habillé de rouge, avait le droit de porter un genre de casque, alors que nous, nous devions ôter le béret, et tout son habit brillait d’une décoration brodée d’un liseré d’or sur les coutures. Je tremblais de le voir passer devant nous pendant la cérémonie, le torse en avant, marchand de son pas lent, et précédé de sa hallebarde sonnant sur les grandes dalles de pierre. Parfois, devant ce qu’il considérait comme un excès de bruit et d’agitation, il s’arrêtait devant le fautif, qu’il fustigeait du regard et tapotait trois fois sa hallebarde sur le sol pour signifier son irritation. Et tout le monde d’obtempérer en baissant la tête. Et puis un jour, accroché à ma mère, et ne prêtant pas attention aux passants, je la vis s’arrêter et saluer un monsieur qui ne payait pas de mine. A la question “c’est qui Maman?”J’eus la réponse... C’est Monsieur Lepage, le Suisse de St vénérand... En un instant je découvris deux personnages, ou plutôt trois... D’abord le mari de madame Lepage dont j’ignorais l’existence, ensuite ce fameux suisse qui m’impressionnait tant et enfin. , ce personnage rondouillard, sans allure, au regard fuyant, balbutiant, tête baissé, habillé sans recherche. Cela me frappa tellement que je restais à le regarder en marchant la tête tournée jusqu’à ce qu’il disparaisse....Ce fut la fin de mes illusions sur ce personnage mythique et le début de ma remise en cause de la valeur des apparences... Un peu plus loin, toujours en contrebas de la rue, l’épicerie- café Dellière, tenait commerce. Bien que les grands magasins comme les “Nouvelles Galeries” existaient déjà, les moyens de locomotion pour s’y rendre n’abondaient pas comme maintenant, les bus arrivèrent un peu plus tard. Cette situation faisait les affaires des commerces en tous genres qui foisonnaient dans les quartiers: Il y avait des épiceries, des boulangeries, des cafés et commerces partout, parfois à touche-touche. La circulation de véhicules était réduite et laissait la place libre aux piétons. Les automobiles que je pouvais apercevoir circulaient principalement un peu plus loin, sur le boulevard qui menait à Angers et à Tours. A la nuit tombée on allait voir passer les autos, avec leurs deux phares bien jaunes qui se touchaient presque mais on avait largement le temps de traverser la rue avant que ces “bolides” n’arrivent sur nous... Par contre, davantage de carrioles, tirées par un cheval et recouvertes d’une capote noire, circulaient dans les rues, surtout le samedi, jour de marché ou les paysans venaient vendre leur marchandise; c’était alors le ballet des ménagères, guettant le crottin qu’elles ramassaient prestement dans une bassine en fer afin de le répartir dans les potées de chrysanthèmes qui seraient fleuries pour la Toussaint. Les chevaux participaient également au service funéraire : recouverts d’une cape noire bordée de blanc ils tiraient en couple le corbillard ou reposait le cercueil agrémenté de couronnes mortuaires. Le percheron, lui, assurait son service de collecte des poubelles, tirant une grosse benne de métal que son maître remplissait de détritus, moins abondants qu’aujourd’hui. Ce qui m’impressionnait, c’était la façon du cheval de comprendre et d’obéir aux injonctions rudes de l’éboueur, j’avais compris avec contentement que « Ahi don » c’était pour le faire avancer et « druku » pour le faire reculer. A quelques pas, dans la rue Victor Boissel, en face de l’entrée de la maternité et derrière des grandes portes de bois, se tenait même un haras. J’eus même une fois l’occasion, avant que les portes ne se ferment, d’assister aux préliminaires de l’assaut sauvage d’un étalon sur une pouliche craintive. Les chevaux servaient encore beaucoup aux transports, mais cela ne devait plus durer longtemps, l’automobile commençant à revendiquer sa place... Je me rappelle également d'un autre personnage caractéristique du quartier : c'était une femme entre deux âges que tous appelaient familièrement "la Louise",certainement à cause du prénom qu'elle s'était donné. Cette femme parcourait les rues du quartier deux fois par semaine et achetait les peaux de lapin. Eh oui, à cette époque ou l'argent "coutait cher" tout était bon pour grapiller quelques sous. La louise, aussi longtemps que j'ai pu la voir, portait toujours la même tenue. On remarquait d'abord le béret crasseux couleur "caca d'oie" qu'elle portait en permanence sur sa tête et d'où dépassaient des cheveux rebelles tendant sur le gris. Un vieux manteau l'hiver et un genre de blouse fatigué l'été complétaient le déguisement. Elle poussait devant elle un ancien landeau bleu à quatre roues dans lequel elle déposait le résultat de ses collectes et qui ne sentait pas la rose. On l'entendait venir de loin grâce au cri caractéristique qu'elle envoyait aux quatres vents de façon quasi continuelle : -"Peaux d'lapins peaux, peaux d'lapins!" selon une modulation chantée qui lui était propre. Elle ne payait pas plus de cinq centimes ses achats mais devait se débrouiller pour les revendre un peu plus au chifonnier afin d'assurer sa survie. Il faut dire qu'à cette époque les ventes de volailles et lapins se faisaient exclusivement sur les marchées et il n'était pas envisagé de les acquérir autrement. Chacun se débrouillait ensuite pour plumer ses volailles et dépouiller les lapins, sauf les plus huppés qui s'octroyaient le service de spécialistes, dont faisait partie ma cousine. Chez Dellière nous allions donc acheter la nourriture. Au début du mois c’était ma mère qui s’y rendait mais à la fin du mois, c’était moi qu’on envoyait, avec une petite liste, rapporter les denrées essentielles, cependant... à crédit. Je me rappellerais toujours, au moment de payer, avec souvent d’autres clients dans la boutique, ce pourtant gentil monsieur Dellière me disant : « ça fait tant, tu as de l’argent? » Et devant ma réponse négative, il sortait un petit carnet noir de la poche de sa blouse et à l’aide du crayon perché sur son oreille y inscrivait la somme à payer. J’étais tellement mal à l’aise que cette gène devant les commerçants m’a longtemps poursuivie, et curieusement, j’ai constaté la même chose pour ma fille, Pascaline qui préfère sortir un billet pour régler ses achats plutôt que d’avoir à régler avec la monnaie de crainte qu’il lui en manque. Mystère de la transmission, du ressenti subtil? ... Tous les mercredis, Monsieur Dellière qui était aussi charcutier, tuait le cochon, non pas dans son magasin trop exigu mais dans sa campagne, cependant il cuisinait dans son arrière boutique, cela à moins de cent mètres de chez nous. Nous avions donc tout l’après-midi les odeurs du porc qui cuisait et cela gratuitement. Il n’était pas question pour nous d’acheter de la viande, cependant, j’allais de temps à autre accompagner mon père pour acquérir un bol de rilles: nom donné aux rillettes encore chaudes et baignant dans le jus gras, que mon père, ma mère et moi -même dégustions avec délice, mais il n’y en avait jamais assez et je restais toujours sur ma faim. Le café épicerie était composé de deux pièces assez petites, la première faisant épicerie, et la deuxième un peu plus grande, servait de café avec ses tables en bois et chaises de paille. Contre le mur du fond trônait un grand poêle à bois avec un four où cuisaient les grillades du mercredi. Elles étaient servies sur les tables aux clients alléchés par l’odeur. Ah! Ces grillades, comme j’en rêvais, la foule se tenait dans le bistrot qui était, comme pour les autres, le point de ralliement du quartier. La fumée des roulées, les odeurs de cidre et surtout celle des grillades reste en moi comme si c’était hier... Le catéchisme se déroulait donc dans la sacristie- presbytère de l’église St Vénérand, le jeudi matin, dans une petite pièce humide et obscure. Assis sur des bancs de bois nous attendions la leçon. C’était Monsieur le Curé en personne qui se chargeait de nos jeunes âmes, et nous faisait réciter ce qui composait l’essentiel de ce que nous devions savoir, c’est à dire des questions «: Qu’est ce que Dieu?” “ Qu’est ce que Marie?” Qu’est ce que l’enfer ?” Il nous faisait également apprendre les réponses correspondantes que nous devions connaître par cœur. Etait-ce une impression, mais il me semblait que le principal de notre apprentissage était basé sur la notion de faute et de péché. Il s’y ajoutait, crise des vocations oblige, le rappel habituel qui consistait, pratiquement à chaque séance à nous demander si nous ne ressentions pas une petite voix en nous qui nous demandait de nous consacrer à Dieu et d’en être le serviteur. Néanmoins la vie de Jésus, la description et le listage des péchés par catégorie: véniel, mortel etc. constituait le plus gros de l’heure, sans oublier parfois la projection de diapositives mettant en valeur toute la souffrance du Christ et dont nous étions assurément responsables à cause de nos péchés... si bien qu’en sortant, j’avais toujours la désagréable impression de me trouver coupable, plus coupable que moi, c’était impossible........ S’ajoutait à mon désarroi, le coté Docteur Jekill de ma mère qui, à l’occasion, ne manquait jamais, pendant cette période noire ou elle aimait me tourmenter, de me dire tous les jours et parfois plusieurs fois par jour, devant mes peccadilles, que si je recommençais, le diable viendrait me tirer par les pieds pour m’emmener en enfer. Imaginez l’effet conjugué de ces “tirs de bazooka” sur ce petit garçon sensible et fragilisé... : un immense sentiment de culpabilité, une peur atroce du démon que je voyais partout, et une vie longtemps gâchée par les angoisses nocturnes qui s’ensuivirent. Ce fut d’ailleurs un difficile combat à mener dans ma vie que de me libérer de ces croyances ancrées dans mon subconscient et qui me torturèrent longtemps. Comme pour les autres “expériences” il me fallut combattre, rentrer dedans, mais difficilement car là il fallait combattre l’abstrait, le concept, ce qui ne fut pas le plus aisé. A cette époque, il semble qu’il se trouvait établi que le meilleur moyen pour conserver les âmes dans la religion était d’inculquer aux enfants la crainte du jugement dernier. Le mot amour, n’intervenait jamais, transportant avec lui, une connotation licencieuse que nous risquions de confondre avec l’aspect sexuel: car on disait bien “faire l’amour”, il ne fallait donc pas troubler nos jeunes âmes. C’était bien là que se nichait la faute principale: le sexe... c’était le péché par excellence, et je me souviens des douloureuses séances de confession, la confesse, comme on disait. Nous devions relever dans une liste mise à notre disposition sur le prie-Dieu, les péchés dont nous nous croyions redevables, ceci dans la froideur de la chapelle, et à la faible lueur des bougies qui donnait à tout ce décor une impression de catacombes. Il fallait ensuite s’agenouiller devant le prêtre sur cette planche incommode. Après avoir tiré le rideau et à la fin de nos déballages habituels : J’ai menti, j’ai manqué la messe, j’ai juré etc... Invariablement il nous demandait «: as- tu été impur mon enfant ?” Qu’est ce qu’impur? Me demandais-je? Alors je disais oui, ce qui entraînait la question suivante «: alors qu’est ce que tu as fait?”, et là j’avais beau chercher je ne trouvais rien à redire, alors M. le curé confesseur précisait : “Au cabinet as-tu regardé tes petits camarades? Est-ce que tu t’es touché? Questions auxquels je répondais oui pour avoir la paix, pouvoir rapidement expédier ma pénitence et aller jouer avec les copains, le cœur et l’esprit cependant, pour un temps, soulagé, ...Ah ces mystères de la foi! Parmi les grandes joies liées à la religion se trouvait la fête Dieu annuelle. Là j’étais sur le pont de bon matin, mais encore trop tard, car tout était commencé depuis longtemps. Tous les quartiers de la ville s’y mettaient: il s’agissait de décorer les rues pour le passage des autorités ecclésiastiques, un peu comme une réplique à la “fête de la jeunesse “ qu’organisaient les laïcs. A l’aide de gabarits en bois légers de deux à trois mètres de long sur un mètre de large, conservés d’une année sur l’autre et représentant chacun un motif différent, il était tracé au sol une bande de couleur pour le passage de la procession. Chaque gabarit se trouvait empli de sciure de bois colorée ce qui représentait un long dessin de toute beauté. Par endroit, les gabarits étaient remplacés par des fleurs fraîchement coupées, en général des glaïeuls; des pétales de roses parsemaient également le passage. Dans les carrefours de rue adaptées, s’érigeaient en haut de quelques marches, d’imposants reposoirs, emplis de fleurs, au centre desquels un autel magnifiquement décoré, surmonté d’un crucifix ou d’une vierge dans un écrin, devait recevoir la génuflexion de l’évêque à la crosse dorée et la mitre rouge sang. En se retournant après quelques prières, il bénissait la foule. Pour ce faire il trempait le goupillon dans un récipient en cuivre, tenu à hauteur par un enfant de cœur et aspergeait vigoureusement les plus proches fidèles agenouillés. Le cortège, évêque en tête suivi de toute la hiérarchie, puis des élèves des écoles libres, communautés religieuses portant bannières dont les cordons se trouvaient maintenus écartées par les enfants préposés, traversait la ville, piétinant allégrement le magnifique chemin coloré en chantant des cantiques ou revenait fréquemment les “Hosanna! Hosanna !“Traditionnel. Tout ce monde passé, je regardais avec tristesse cette beauté piétinée et recueillais pour maman, un morceau de fleur rescapé. Ah quelles étaient belles ces fêtes Dieu! Ces grandes processions de l’époque pour merveilleuses qu’elles furent, avaient également pour objectif de démontrer la magnificence mais aussi la puissance de l’église catholique. Depuis des siècles l’église détenait le pouvoir, non seulement spirituel mais également politique par procuration. Il avait petit à petit pris la direction des consciences, définissant pas le détail tout ce qui était bien ou mal et régentait le plus intime de la vie des gens. Cependant, le progrès économique et social, le développement des communications, les loisirs, la répartition un peu plus équitable des richesses avaient eu pour conséquence un recul certain et progressif de l’emprise de la religion. Les ouvriers quittant la campagne étaient devenus les portes drapeaux de la révolte : les sans Dieux ou communistes comme on disait... Dans cette période, le clergé s’accrochait à ses privilèges et accentuait la pression pour capter les consciences, en employant les moyens mis à sa disposition, c’est à dire en s’appuyant ce qui est et reste encore les principaux moyen d’intervention sur l’individu : l’ignorance et la peur. Ils préparaient ainsi la population à une autre forme de domination basée sur le même principe d’ignorance et de peur: celui qui nous conduit aujourd’hui à la dictature médicale dont j’ai déjà parlé. Comme on peut aujourd’hui le constater, communication aidant, il n’en était pas de même pour les pays anglo-saxons du Nord de l’Europe qui avaient choisi la réforme et baignaient dans une existence plus pragmatique, non basée sur la crainte et la répression mais beaucoup plus orientée vers ce qui aurait du être le seul aspect de la religion : l’amour. Il m’apparaît opportun de citer dans ce contexte une pensée de l’écrivain Cecil A. Poole qui me semble de circonstance : « La doctrine religieuse peut affranchir ou elle peut réduire en esclavage. La religion a été employée dans les deux buts. Elle a été employée afin que les pensées des hommes puissent en liberté regarder vers Dieu, que les hommes se sentent capable d’élever leur conscience au-dessus des problèmes de la vie quotidienne, et de voir au-delà de leur existence physique. D’autre part la religion a été employée pour lier les gens par la peur et la superstition; ainsi d’autres individus pourraient les exploiter et les contrôler. » Ainsi, la crise des vocations et la fréquentation moins importante des églises avaient déclenché un plan vigoureux de réactivation des bons vieux principes. Devant cet état de fait, ainsi que le danger du “communisme”s’opposait la crainte de Dieu et de ses châtiments. Il s’agissait du moyen de pression idéal, celui qui depuis toujours avait permis de tenir les fidèles en soumission. Je suis donc arrivé dans cette période pendant laquelle il était nécessaire de faire prendre conscience aux gens qu’ils vivaient de plus en plus dans le péché et que seule la religion pouvait les aider à obtenir le salut de leur âme. Le gommage au quatrième siècle par les pères de l’église de tout ce qui dans la bible pouvait faire mention de la réincarnation, capturait encore mieux les fidèles, condamnées en cette vie unique à approcher la perfection. Il n’était pas question ou si peu, seulement dans quelques cantiques, de l’amour de Dieu. Pour la plupart d’entre nous, Dieu était un vieillard à barbe blanche, entouré de ses anges, la haut quelque part dans le ciel, bien loin de nous “pauvres pêcheurs” et qui distribuait, à la volée, récompenses et punitions... surtout des punitions! Avec une sévérité sans égale. Le moindre écart de comportement, voire de pensée, en fonction des dogmes édictés par l’église, se trouvait irrémédiablement sanctionné par les flammes de l’enfer. Ces mises en garde que l’on énonçait régulièrement pendant nos séances de catéchisme, du moins c’est ce que je retins le plus, s accompagnaient de détails horribles et de récits sur les innombrables diables aux pieds fourchus qui faisaient rôtir les contrevenants sur des charbons ardents, pour l’éternité. Les images et gravures venaient à l’appui des démonstrations verbales pour ceux qui n’auraient pas encore compris la leçon.... Je me souviens, étant excessivement sensible et crédule, des affres qui ont précédées ma première communion et de la période qui s’écoula entre ma confession préparatoire et l’absorption de l’hostie. J’étais tétanisé, me remémorant sans arrêt les fautes dont je m’étais accusé afin de savoir si je n’en avais pas oubliées et cherchant dans chaque geste ou pensée ce qui aurait pu constituer un semblant de péché... C’était affreux, au point ou j’envisageais de tomber malade le jour de la communion afin de ne pas aller directement en enfer; car bien sûr, ce brave directeur de conscience qui nous préparait, nous avait martelé et je l’avais bien entendu compris ainsi, qu’une communion en état de péché verrait immédiatement une trappe s’ouvrir sous nos pieds pour nous engloutir dans les flammes éternelles. Il y avait peut-être aussi une autre raison à cette insistance religieuse, se trouvant plutôt rapporté à la région où nous vivions: La Mayenne a depuis très longtemps, été considérée comme un département plutôt attardé, disons, pas très évolué, composé en grande partie d’agriculteurs tout juste sortis du servage. Ce département avait la plus faible densité de population de France, encore aujourd’hui, tout juste battu par la Creuse. Une raison à cela : les riches propriétaires terriens, héritiers de la noblesse, possédaient d’immenses territoires, des surfaces de terre importantes, soient laissées en forêts où cultivées par des métayers. Il n’existait que quelques villes moyennes dont l’économie fonctionnaient grâce à la ruralité. Les usines n’avaient aucun intérêt à s’y installer car la population se trouvait largement occupée à mettre en valeur la campagne, ceci depuis la petite enfance puisqu’on travaillait très jeune, jusqu’au moment de son décès, souvent prématuré: l’usure due à l’épuisement consécutif aux travaux pénibles se trouvait être le lot commun des campagnards de cette époque. Sur un autre plan il me vient l’idée d’une comparaison avec ce peuple guadeloupéen que j’aime, si sensible à son passé esclavagiste. Je me dis, que toutes proportions gardées, les conditions de travail dans les campagnes mayennaises et sans doute d’ailleurs se rapprochaient de ce qu’avaient pu vivre les pauvres gens des îles. La Mayenne se composait donc de ce peuple soumis, composé de métayers qui se prosternaient et enlevaient leur chapeau au passage de “not’mait” comme ils appelaient leur propriétaire; celui-ci avait beaucoup de droits sur eux; donnant à sa convenance travail et moyen de subsistance. Le clergé et la noblesse, jusqu’à un passé encore plus récent qu’on se l’imagine, réglementaient de concert la vie mais aussi les consciences de ce petit peuple de gens simples. Corrélativement à cela, c’était dans ce département que se recueillait un grand nombre de “vocation spontanée” par rapport au nombre d’ habitants. En effet pour les familles qui souhaitaient de tout coeur, et on les comprend, voir leurs enfants échapper à leur destin misérable, la solution de les mettre dans les ordres quand elle était possible, recueillait leur assentiment. D’ailleurs à Laval, le grand et le petit séminaire étaient immenses, bien à la mesure du nombre de pensionnaires qu’ils devaient abriter quelques années auparavant. Il importait donc beaucoup au clergé de l’époque devant la fuite des vocations d’augmenter la ressources sur les départements les plus pourvoyeurs. En Mayenne la pression était donc forte..... Il y a encore quelques années, à Grazay, petit village de quatre cents habitants où j’habitais avant de venir en Guadeloupe, on me rapportât un fait actuel, assez significatif du climat qui devait régner dans les campagnes d’il y a quelques temps : la noble femme du propriétaire d’une quarantaine de fermes, se permettait d’entrer sans frapper ni bonjour dans le logis de” ses gens “afin d’y vérifier la propreté. Il est bien entendu que tout ce joli monde ne ratait jamais la messe le dimanche...Le passage au confessionnal permettait l’absolution des tous les péchés. C’est d’ailleurs ce qui m’avait le plus frappé dans ma première approche de la religion, cette domination , cette impression de puissance, cette contrainte imposée sur les gens et qui déjà ne me convenait pas. Pour avoir connu beaucoup de religieux, puisque je suis resté dans le “giron de la religion » pendant toute mon enfance et ma pré adolescence, je dois avouer ne pas en avoir rencontré beaucoup pour mettre en avant les principes qu’ils nous apprenaient à respecter. Je n’en ai pas rencontré beaucoup plus, dignes de mériter le respect et l’admiration que j’étais prêt à leur donner, encore moins à me servir d’exemple. Même s’il ne faut pas généraliser et s’en servir de prétexte pour salir inutilement, il faut quand même savoir que la pédophilie existait également à cette époque et les chouchous que le père P…. emmenait dans sa 2 CV qui suivait le car lors des déplacement de la garderie des Francs archers à la campagne attiraient bien des interrogations. L’aumônier du collège dans lequel je devais passer quelques années, fils d’un pharmacien bien connu à Laval, faisait défiler un par un les volontaires pour un examen de conscience personnel, dans un petit bureau ou ses mains s’égaraient; la récompense du carambar, petite sucrerie de caramel, étant le salaire du caressé. Cependant, il en fut au moins un qui, pour moi, rachetait les autre. Il s’agissait du père Le Dantec, que j’ai eu l’occasion de revoir longtemps après. Amateur de » petit vin de messe », il était à mes yeux irréprochable, il portait la bonté sur lui et a toute sa vie contribué à aider les jeunes en difficulté, il avait toujours le sourire et savait écouter et se mettre à portée de tous. Je lui ai voué, sans qu’il le sache, une grande admiration et une grande affection... C’est dans ce bassin de la Basse Normandie qui comprends le nord Mayenne, également le sud de la Manche et le sud de l’Orne, pays à la forte ruralité auxquels on pourrait ajouter pour les mêmes raisons le Berry et la Creuse, que la sorcellerie se trouve être aujourd’hui, comme par hasard, la plus active. Cela s’explique à mon sens, par l’acharnement du clergé de l’époque, afin de conserver sa suprématie, qui se servait des présences démoniaques, qu’ils voyaient partout, afin de se poser comme défenseur et protectrices de leurs ouailles. Ces craintes et leur exploitation constituent de nos jours encore le moyen d’accès utilisé par les manipulateurs de toute nature, abusant une population des plus malléables. D’amour Divin point! L’amour était péché, interdit! Voilà donc le contexte de mon premier rendez-vous avec Dieu, au moment de l’éveil de ma conscience...Au lieu d’une délivrance, d’un espoir, je me trouvais confronté maintenant, en plus de la violence familiale, avec un Dieu qui allait chercher en moi ce qu’il y avait de plus mauvais: pensées, paroles, actions, afin de me couper la route du paradis. » Me voilà bien mal parti avec tout cela »! Me disais-je; À examiner la liste des péchés qui figuraient dans mon livre de catéchisme, il me semblait que je les avais tous, et pour ceux que je n’avais pas, comme la luxure dont je ne comprenais pas le sens, ça n’allait pas tarder à m’arriver... Mon premier rendez-vous avec Dieu était donc raté!, Au milieu de mes interrogations de fin d’enfance je m’étais cependant trouvé une astuce, après bien des réflexions tourmentées et voyages astraux questionneurs dans l’univers féerique de ma tête de lit de fer peint. J’avais bien retenu que le curé nous avait dit une fois , que pour entrer au paradis, la repentance avant la mort permettait d’effacer tous les péchés. N’ayant pas conscience d’une possibilité de mort imminente, je m’étais dit que malgré la masse de péchés sous lesquels je croulais et ceux que j’avais bien l’intention de faire plus tard, il me suffira de bien me repentir sur mes vieux jours pour arriver à réussir l’examen de passage au paradis. Cette idée, merci Monsieur le Curé, m’a permis de continuer à vivre, même au milieu de l’adversité dans une relative sérénité, malgré ma conduite, pensais-je alors, bien dissolue.
J’étais donc à cette époque fortement perturbé; heureusement, ma mère, avec l’arrivée de mon frère et une petit amélioration financière retrouvait le sourire et s’employait à me faire plaisir, comme elle le pouvait bien sûr, non pas avec des démonstrations d’affection car cela lui était impossible, mais par des attentions que je décodais comme étant de l’amour. Nous avions fini de mettre de la graisse de porc sur les tartines. Certes, il n’était pas encore question de beurre mais de margarine ce qui n’était pas si mal, surtout quand on y ajoutait parfois, un demi carré de chocolat râpé au dessus et dont je ne perdais pas une miette. Ce fut le temps des premiers illustrés, le “Hurrah”que ma mère me ramenait tous les jeudis et dont je me délectais. Elle me servait aussi une sorte de soupe qu’elle m’apportait au lit comme petit déjeuner. C’était un grand bol de café au lait sucré avec une tartine de pain sec coupée en petits cubes à l’intérieur et qui en se mélangeant donnait une sorte de bouillie de pain sucré dont j’étais friand. Heureusement ce changement dans l’attitude de ma mère arrivait au bon moment pour moi car mon père commençait à sombrer. L’usine SCOMAM dans laquelle il travaillait maintenant était à l’autre bout de la ville et il s’était fait donner un vélo pour s’y rendre. Je me rappelle qu’il m’emmenait avec lui sur une partie de la route de l’école. Il me tenait assis, sur le cadre de ce vélo rouge qu’il enfourchait après avoir mis ses pinces qui lui maintenait le pantalon à l’abri de la chaîne huileuse. J’étais bien dans ses bras, et je lui chinais quelques centimes pour acheter des bonbons à l’épicerie après qu’il m’eut déposé un peu plus loin, me laissant faire à pied le reste du trajet. Par contre ses rentrées du soir étaient de plus en plus tardives, et de passive à opposante, ma mère était devenue active. Dans les disputes qu’elle initiait à présent, elle reprochait à mon père une soi-disant liaison avec la tenancière d’un bistrot au bord de la rivière, “chez Letort” où il enfilait les “bolées” de cidre avec les copains avant de rentrer, essayant de noyer son chagrin de n’avoir pas su trouver la femme qui aurait pu lui apporter un peu de cet amour dont il manquait tant.
Je suis allé cette semaine à l’îlet Pigeon, à quelques longueurs de la plage de sable noir de Malendure, appelée aussi “réserve Cousteau” en compagnie d’un ami antillais : Rosalien, de son frère Pierre et son fils Gérard. Après une petite traversée dans son bateau à moteur, sous le soleil qui a brillé toute la journée, nous sommes arrivés dans une minuscule crique de sable blanc et nous sommes installés à la petite ombre d’un poirier pays. Nous avons commencé par boire le ti-punch, apéritif à base de rhum blanc et citron vert, assis dans l’eau tiède et transparente de la petite crique. Pendant que ces messieurs préparaient le barbecue entre les rochers, je n’ai pas résisté muni de mon masque et tuba, à aller voir les merveilles de cette réserve protégée. A dix mètres du rivage, le spectacle est déjà fabuleux, des poissons de toutes tailles de toutes formes et de toutes couleurs évoluent sans crainte. En surface, les groupes d’orphies, longues et argentées, passent rapidement par groupes de cinq ou six, un peu plus bas, un banc de colas, à la robe brillante gris clair suivie d’une queue jaune vif, se dispute avec des “bagnards” blancs striés verticalement de bleu, des gorettes jaunes barrées de bleu vif et des tanches rouge sang. Encore un peu plus bas, les superbes poissons perroquets, bleus foncés aux reflets moirés multicolores qui lui donnent son nom, vous observent, tout cela dans le bleu tendre de la mer, avec en toile de fond les coraux éclatants de couleurs vives, gorgones frissonnantes en habits de dentelle et oursins noirs et jaunes fixés dans les creux de rochers.... Pour le repas, la fricassée de ouassous sauvages qu’avait préparée Pierre était succulente. Ils avaient été péchés par son fils Gérard, un grand gaillard toujours souriant de deux mètres de haut, as du braconnage et étudiant en informatique. Ensuite, Rosalien nous avait mitonné un colombo de cabri au riz parfumé, extra à en reprendre plusieurs fois, le tout arrosé d’un bon Bordeaux que j’avais apporté...Nous avons mangé le dessert un peu plus tard, car j’avais envie de retourner voir les poissons, je me suis alors éloigné à deux ou trois cents mètres autour de l’îlet et vu des spécimens encore différents. Je ne résiste pas à vous décrire quelques images magnifiques parmi d’autres : un gros poisson perroquet de trois à quatre kilos faisant des grâces devant mes yeux en mignardant un corail jaune. J’ai plongé pour le voir à cinquante centimètres sans qu’il s’en aille, et puis un banc de demoiselles : plates, bleues avec le dos fluo venant se frotter contre un gros oursin noir aux pointes longues et puis un gros poisson quadrillé de losange en damier de noir et blanc. Et puis... et puis....
Etant enfant , ma tenue vestimentaire s’avérait succincte: ma mère récupérait des vieux pull over, qu’elle détricotait en enroulant la laine autour de deux dossiers de chaises inversées, pour en faire un écheveau, qu’elle lavait, faisait sécher et remettait en pelote afin de le retricoter. Tous mes vêtements étaient préparés de cette façon, culotte, gilet, pull, chaussettes. Ma mère n’étant pas une spécialiste des travaux manuels, l’équilibrage n’était pas toujours réussi et je me promenais souvent avec une manche plus courte que l’autre ou des excédents de longueurs aux épaules qui me faisaient des épaulettes d’officier. La partie chaussante se composait d’une unique paire de sandalettes que je portais été comme hiver et dont la semelle était renforcée par des morceaux de fer arrondis,cloutés à l’avant et au talon, pour en diminuer l’usure. Malheureusement il n’était financièrement pas possible de me chausser en fonction de ma croissance et il y eut quelquefois un choix draconien entre mes chaussures et mes orteils pour décider qui allait céder le premier. Mes chaussures, sans doute solides, ayant gagné, ce sont mes orteils qui ont du se recroqueviller, me faisant aujourd’hui des chevauchements à l’instar des geishas japonaises du 19 éme siècle pour qui les petits pieds étaient un symbole de séduction et qui subissaient volontairement leur rétrécissement dans des chaussures en bois. Je dois honnêtement dire que je me serais bien passé de cette forme de séduction... Pour le reste, je portais ce que les gens voulaient bien donner à ma mère et cela ne me gênait pas.... jusqu’à ce qu’une dame charitable de la rue du Pré Boudier, devant laquelle je passais régulièrement pour aller à l’école, fut prise de compassion, lors d’un hiver rigoureux, en voyant mes genoux bleuis, entre la culotte courte et mes chaussettes maintes fois ravaudées. Elle eut alors l’admirable idée de donner un pantalon long à ma mère. Quelle merveilleuse idée en effet! C’était mon premier pantalon, je devais avoir pas loin des 10 ans et ne m’intéressait pas trop à mon apparence. Malgré tout, le fait de devoir porter un pantalon golf, vous savez comme tintin! À la mode oui... mais en 1930, me remplit de honte pendant les deux années ou il me fallu le subir pour les sorties en ville. Mon père effectuant chaque fois le délicat réglage de la longueur du dit pantalon, repliée sur la cheville, en tirant la langue comme il avait coutume de faire quand il s’appliquait. Ravis de l’aubaine de n’avoir rien à débourser et n’y voyant pas à mal, mes parents, dont les ordres ne se discutaient pas, n’ont jamais compris la honte que j’ai pu ressentir d’avoir à me promener avec çà, m’imaginant à chaque instant être la cible de tous les regards moqueurs... Pour ce qui est de la santé, je me rappelle n’avoir vu un docteur que lors de la visite médicale obligatoire de l’école, et encore, j’ai failli y échapper, pour avoir été oublié dans la liste. Malheureusement, rattrapé de justesse à la sortie, je du subir pesage, mesurage et tripotage par un étranger en blouse blanche qui déjà m’inspirait méfiance et crainte. Selon ma mère je n’étais jamais malade et je l’ai souvent surprise à raconter, qu’étant bébé, ayant échappé à sa surveillance elle m’avait retrouvé, dans la cour, jouant assis dans la neige pieds et fesses nues sans qu’apparemment cela me gênât le moins du monde. La trousse de pharmacie familiale, se composait d’un flacon d’une substance jaunâtre indéterminée, dans laquelle trempaient des pétales de fleurs de lys et qu’elle utilisait pour les écorchures et les brûlures. Pour les autres désordres, elle ne faisait confiance qu’aux rebouteux et autres guérisseurs qui pullulaient dans la région. Je me souviens que ces séances de” guérissage”, pour les vers, maux de ventre et autres légers problèmes m’emmenaient chez les uns et les autres” praticiens de l’invisible” qui me procuraient par leurs massages sur ma peau nue, à défaut de guérison des sensations bien agréables. N’ayant jamais reçu en abondance de caresses de ma mère, ces contacts me remplissaient d’aise et je m’y soumettais avec une grande satisfaction.
Ainsi que vous l’avez compris les obligations religieuses destinées au passage obligatoire des communions privée et solennelle ne déclenchaient par chez moi un enthousiasme débordant; je m’y rendais cependant avec plaisir car cela me donnait l’occasion, après la messe, et j’en eu vite pris l’habitude, de me rendre chez ma cousine en attendant mon père, missionné pour me ramener à la maison. Cependant, comme ce dernier stationnait au café du coin à se désaltérer de boissons jaunes et néanmoins alcoolisées, alignant ses parties de belotes en compagnie d’amis de jeux, il me fallait attendre qu’il soit disponible, et en général gai, pour me ramener. Ces moments passés chez ma cousine font partie de mes bons souvenirs de jeunesse. En plus du dimanche matin, je m’y rendais le samedi après-midi, cette période étant davantage propice à leurs passionnantes activités. Leur maison, à l’intérieur comme à l’extérieur ne payait pas de mine, elle était pourtant située dans le bas de la rue du Paradis, mais il s’avérait qu’elle ne correspondait pas vraiment à l’idée que l’on pourrait se faire de cet endroit... Comme toutes les autres maisons alentour elle bénéficiait du qualificatif de demeures des vieux quartiers lavallois. Pour vieux il l’était ce quartier! On accédait à la pièce principale par un long couloir sombre; à droite s’ouvrait ou plutôt se fermait une porte qui n’était ouverte que pour l’accueil des visiteurs et clients “huppés ”, donc en de très rares occasions. C’était la pièce de réception, meublée en style 1930 de tout ce que mes cousins considéraient comme relativement précieux. Cette pièce, dont le plafond laissait pendre une suspension entourée de toile délicatement lestée de fins pendentifs en perle, sentait le renfermé et le papier moisi. La pièce principale meublée d’une table ronde garnie de chaises paillées, bénéficiait d’un évier surmonté d’un robinet; cependant, comme ils n’avaient pas le tout à l’égout, un seau posé adéquatement et caché par un rideau recueillait par dessous l’eau parcimonieusement utilisée. A la gauche de l’évier, un réchaud deux feux et un buffet à suivre complétaient le mobilier. Cette pièce donnait sur une petite courette intérieure, fermée par un haut mur donnant sur le couvent de la Miséricorde, dont la cloche tintait les heures. Un escalier extérieur en pierre de granit permettait d’accéder aux deux chambres de l’étage. Mon cousin qui ne travaillait pas ou plus, bénéficiait de bien petits revenus et c’est ma cousine qui arrondissait les fins de mois, en allant laver le linge pour les gens fortunés au bateau lavoir. Elle tuait, plumait et vidait volailles et lapins, précisément le samedi pour ces mêmes personnes. Leur nom de famille était Eutrope, mais malgré les nombreuses années passées en leur compagnie je ne me suis jamais intéressé à leur prénom, je crois que ma cousine se prénommait Suzanne mais je les appelais cousine et cousin. Ils étaient sans doute cousins de mes parents et encore très éloignés et n’avaient en fait pour moi plus rien de familial ; et pourtant ils représentaient beaucoup, beaucoup plus!... M’ayant adopté comme un de leurs enfants ils me permettaient de passer des heures chez eux, à les regarder travailler. Le dimanche, seule ma cousine restait là pour les tâches ménagères, le cousin rejoignant mon père au café. Je m’asseyais donc sur une chaise près de la fenêtre donnant sur la courette intérieure ou se déroulaient leurs activités habituelles et me plongeais avec délectation dans les revues qui se trouvaient disposées sur son rebord. La lecture de ces revues données par les clients, m’introduisait dans un univers fabuleux. Il s’agissait de vieux “point de vue, images du monde”, hebdomadaire spécialisé dans la vie et les potins de la noblesse de cette terre. Ces magazines se trouvant abondamment illustrés de photos “en situation”. Je voyais défiler sous mes yeux des princes, rois, ducs et duchesses richement vêtues d’or, d’argent et de soie. On les représentait soit dans leurs activités habituelles: cocktails, réceptions, oeuvres de charités, ou exceptionnelles: mariages, naissances, décès. Imaginez cela dans une petite pièce sordide, donnant sur une courette aveugle, au milieu des odeurs de brûlage d’ ailes des volailles de la veille. C’était une situation surréaliste mais peut-être était-ce la raison pour laquelle cela me plaisait tant. Ma cousine était petite et grosse, surtout dans sa partie inférieure; elle portait toujours un tablier par dessus ses vêtements et bénéficiait d’un organe vocal nasillard, particulièrement adapté à son volume. Gaie de nature, elle riait souvent, au contraire de son mari, plutôt taciturne. Le cousin se caractérisait par sa casquette portée à années entières, ses oreilles continuellement bouchonnées de coton, ainsi que par sa propension à gratter ses puces dorsales dans l’encoignure de la porte. Il était cependant très respecté en tant que chef de famille, et si la première injonction verbale, appuyée par un coup de casquette, ne lui donnait pas satisfaction il se levait pour attraper le long fouet de cocher accroché derrière la porte et ce simple geste, remettait comme par miracle les idées en place à tout le monde... J’adorais les samedis: c’était le jour des volailles, car il s’agissait du plat dominical de beaucoup de gens. Ceux-ci les achetaient parfois vivantes sur le marché et confiaient à ma cousine le soin de les rendre aptes à la cuisson. Mon cousin empoignait les volailles, leur attachait les pattes et les pendait à un clou situé dans un coin au dessus d’un trou qui servait aussi de pissotière. Ensuite, saisissant un couteau à lame aiguisé, il ouvrait le bec de la condamnée, y introduisait son couteau et d’un mouvement tournant lui coupait la veine par l’intérieur, il lâchait alors la bête dont le sang pissait dru, en me lançant :” pousse-toi!”, car en se débattant de ses ailes dans son agonie, la pauvre bête expédiait du sang loin alentour, les murs noirâtres en témoignaient. C’était les toutes premières fois que j’étais confronté “en direct “à la mort d’un animal et cela me fascinait... Quand le dernier râle se trouvait proféré, mon cousin portait la décédée à ma cousine qui, assise sur un tabouret à l’abri un petit porche, posait sur ses genoux un tablier en cuir qui avait vécu, et se mettait en demeure à grands arrachages précis de plumer la bête. Les plumes volaient autour d’elle, enfin, celles qui s’échappaient du sac dans lequel elle les enfournait à mesure, afin de les vendre pour quelques sous au chiffonnier du coin. Il n’y avait pas de petits profits à cette époque. La bête plumée atterrissait sur la table de la cuisine ou les derniers picots, petites excroissances disgracieuses d’attaches de plumes, étaient ôtées à l’aide d’un couteau afin que la nudité soit parfaite; les plumèches restantes étant brûlées sur le gaz du réchaud dans une odeur de roussi épouvantable. Sur un morceau de journal s’effectuait le vidage : une incision du couteau sur le cou dégageait le jabot, une autre dans le bas ventre laissait, en même temps que le reste, s’échapper une odeur nauséabonde, mais qui cependant ne stationnait pas longtemps, la porte étant généralement ouverte. Par le trou du jabot, la trachée artère, enroulée dans un chiffon était arrachée, et la main experte de ma cousine s’introduisait par le trou béant du bas ventre afin d’en dégager, boyaux, coeur, gésier et parfois quelques oeufs en formation. La poubelle recueillait l’immangeable, le reste, après nettoyage et séchage, regagnait l’intérieur en ordre dispersé. Les moignons de pattes coupés se trouvaient ensuite croisés et accrochés de chaque côté dans un trou de la peau, à la fois pour fermer l’ouverture mais aussi présenter la volaille sous une forme compacte, adaptable au plat allant au four. Les volailles et lapins défilaient ainsi tout l’après -midi et je ne m’en lassais pas. Je vis rarement ma cousine lors de ses jours de lavage, car ils correspondaient à mes jours de classe et c’est accidentellement que je la surpris un jour, sur le départ vers la rivière et son bateau lavoir. J’avoue ne pas avoir compris comment elle pouvait arriver à transporter la carriole en bois remplie de linge à laquelle elle s’attelait, tirant sur le montant qui joignait les deux bras, pour arriver à monter la pente raide de la rue du Val de Mayenne, qui même en marchand sans rien porter, nous essoufflait. M’imaginer cette petite bonne femme courtaude, tirant sa charrette pleine et arriver malgré tout, et ceci toutes les semaines, à monter cette côte, me semblait inimaginable... et pourtant elle le faisait... Il faut quand même ajouter un autre attrait qui me faisait me rendre si souvent rue du Paradis: mes cousins avaient trois enfants dont une fille qui vivait au foyer : Annick, plus âgée que moi de quelques années et pour qui j’ai souvent tenu le rôle de chevalier servant. Elle m’emmenait partout avec elle lors de ses sorties promenades, et je lui servait de chaperon. En réalité, mon accompagnement lui permettait surtout de voir ses prétendants qu’elle avait nombreux compte tenu de sa beauté. Je l’attendais donc sur le lieu de ses rendez-vous galants pendant qu’elle roucoulait à qui mieux mieux... Je lui servais également de confident et en échange de mes menus services elle m’emmenait régulièrement au cinéma, loisir qu’elle adorait au même titre que le bal. Le cinéma en sa compagnie fut pendant longtemps ma sortie dominicale régulière. Mais, à ce moment, il n’était pas encore question de cinéma. Mes cousins, en plus d’Annick avaient deux fils, dont l’un avait “réussi”, ils en parlaient toujours d’ailleurs en termes élogieux bien que je ne l’ai vu chez ses parents qu’en photo. Il travaillait c’était les termes de l’époque, dans une “centrale atomique” à Saclay. Le mot atomique m’impressionnait car je n’étais pas sans l’avoir entendu partout à la fin de la guerre sans en comprendre le sens, cependant à lire la crainte et la tristesse que ce mot déclenchait sur le visage des adultes, je me doutais bien qu’il représentait quelque chose de grave et qui dépassait leur entendement. Le second fils, Gustave que tout le monde appelait familièrement “Tatave”, était allé chercher fortune dans le sud de la France, vers Orange d’où il ne put malheureusement ramener qu’une épouse, ce qui vous en conviendrez, était loin d’être à considérer somme une trouvaille particulièrement lucrative...Elle bénéficiait néanmoins, outre d’un caractère agréable, d’une forte personnalité, qui permis à Tatave de se renommer Yves, et de repartir , après un chômage un peu trop prolongé au goût de sa femme, revoir le soleil près des oliviers natals de sa belle...
Dans la catégorie des bons souvenirs de cette époque figurait le marché du samedi matin. Dès que ma mère eu quelque argent à dépenser pour l’achat de la volaille dominicale qui devait remplacer les ingrédients moins protéiques, nous nous mimes à fréquenter régulièrement cet endroit... Que du bonheur! Une foule immense occupait toute la place de la Cathédrale ainsi que les autres places et rues adjacentes, place de la Trémoille, place du Palais de Justice, place Jeanne d’arc, etc... Etc ... Les paysans s’étaient répartis derrière des rangées de tables à tréteau sur toute la hauteur de la place, ombragée d’acacias. Ils y déposaient, volailles vivantes ou mortes, oeufs disposés dans des paniers d’osier, légumes et fruits de saison de toute nature, et également du beurre fermier, tout juste sorti du moule et décoré de jolies dessins en relief, ceci dans un brouhaha bon enfant, dominé par le caquètement des poules et le coin coin des canards et qui s’entendaient loin avant d’arriver. Les commerçants ambulants se mettaient tout autour de la place, avec leur véhicule ouvert sur un coté, et les bonimenteurs devant lesquels personne ne pouvaient résister à passer un quart d’heure se tenaient dans le bas de la place, vantant et démontrant le mérite de l’épluche légumes magique ou de la plante tropicale “guéri tout”. Plus loin, en descendant, les vendeurs d’outillage, de cordages, les grossistes juchés sur leur camion de choux fleurs ainsi que les vendeurs de primeurs, attiraient les clients de leurs cris puissants. Une bonne odeur de galette saucisses ouvrait l’appétit dès neuf heure et même si nos achats ne remplissaient pas le cabas, il y avait un plaisir extraordinaire à circuler entres les étals et contempler toutes ces profusions de diversités qui s’étalaient au soleil, car, bien sur je n’ai que des souvenirs de marchés au soleil... Ma mère rentrait seule préparer le traditionnel pot au feu du samedi midi qu’elle réussissait divinement bien. Elle avait acquis quelques bas morceaux de boeuf auparavant, ainsi qu’un bel os à moelle, et mettait le tout à mijoter avec légumes et condiments, au moins pendant deux heures. Il en résultait une excellente soupe grasse, agrémentée de fines tranchettes de pain, dont je me régalais. Pendant ce temps mon père rejoignait ses amis dans le bistrot bondé de la rue du Pont de Mayenne, tout en bas de la place, à l’enseigne marquée : “chez Rocu” et y jouait au “trut”, jeu de cartes bizarre accompagné de jetons dont, malgré les explications de mon père, je n’ai jamais compris la règle. Il buvait en même temps des “petits rouges” et les perdants payaient la tournée. J’étais là dans le bruit, la fumée qui me chatouillait les narines et les relents de vin rouge, assis sur des coussins de skaï rouges dont on sentait les ressorts. Béat de plaisir, j’étais content de me trouver là. Ce fut également l’époque des sorties régulières au jardin de la Perrine. Ma mère, et son landau transportant le bébé, nous retrouvions pour des après-midi, jamais assez longs, dans ce merveilleux jardin public. Ma mère s’asseyait sur un banc de bois, près de l’aire de jeux .Pour ma part j’avais à disposition pour jouer avec les enfants qui se trouvaient là, nombre d’allées et buissons touffus, pelouse et bac à sable, qui permettait toutes les activités possibles. Ma mère, maîtrisant mieux le français, trouvait, en tricotant, matière a discussion avec d’autres mamans et semblait y trouver un plaisir nouveau. Mon deuxième frère, Raymond, naquit deux ans après Michel, en 1953. Cette fois -ci, pour faire moderne, cette naissance eut lieu à la maternité dans laquelle je me rendis pour voir ma mère et le nouveau-né une fois ou deux. La garantie médicale se transforma en cauchemar; l’arrêt rapide de l’allaitement et sa substitution, pour faire comme tout le monde, par un lait spécial en poudre suscita chez le nourrisson des crises d’épilepsie qu’on appelait convulsion et qui m’épouvantaient. La médecine ayant décrété un empoisonnement par le lait, ou une méningite, laissa mes parents se débrouiller en condamnant à court terme le petit malade. Ma mère eut alors recours en dernier ressort à une guérisseuse renommée, recommandée par un ami, qui en quelques semaines remit le bébé sur pied. Mais que d’émotions! Raymond resta très longtemps fragile et traîna derrière lui toute sa vie ce handicap, mes parents ayant eu peur de le perdre s’évertuèrent à satisfaire tous ses caprices, ce qui eut pour conséquence, d’en faire un enfant difficile qui, dans sa vie d’adulte ne put s’affirmer. Cette incapacité de construire sa vie devait rapidement le priver de sa volonté devant l’alcool qui finit, trop tôt, par en avoir raison. Cette période fut pour moi, relativement calme, mes parents qui s’étaient à peu près ressoudés à l’occasion des naissances et difficultés qui suivirent celle de Raymond, marquèrent une pause dans leur lutte; malheureusement ce n’était que reculer pour mieux sauter... Malgré cela, je profitais de cette période pendant laquelle les moyens financiers, à défauts d’être large, permettaient enfin quelques agréments. . Mon père, de son côté, recommençait à me sortir. C’est ainsi que je découvris les courses de vélo sur piste qui se déroulaient au vélodrome, près du champ de foire de Vaufleury. Nous passions là des dimanches après-midi entiers à voir tourner les cracks régionaux de l’époque. On rentrait à la tombée de la nuit, non sans avoir effectué une « escale » au café qui invariablement, quelle que soit la route suivie, se trouvait sur notre chemin. Je restais sagement à l’attendre, parfois devant un verre de grenadine qui achetait mon silence. Ce fut aussi la période de mes premières séances cinématographiques. Cette découverte qui m’enchanta longtemps débuta dans la salle de cinéma des Francs Archers. Oh, elle ne payait pas de mine cette salle avec ses sièges en bois repliables qui faisaient assez rapidement mal aux fesses, en même temps qu’un bruit épouvantable quand on les lâchait. Les places les moins chères se situaient juste derrière l’écran, ce qui obligeait à lever la tête et occasionnait quelques courbatures. Mais qu’importe, une autre vie était là devant mes yeux et la magie des grands espaces inconnus arrivait à domicile. Les séances débutaient à 14H30 par un documentaire, suivi des actualités annoncées par un fier coq jetant son cri. J’aimais ces actualités qui me transportaient dans un monde inconnu, plein de surprises et de découvertes. Les actualités de la semaine montraient, au début surtout, les reconstructions des villes et des systèmes politiques, et glorifiaient l’Amérique libératrice. Il y avait parfois, avant l’entracte, un numéro de pianiste, d’équilibristes, de chanteur ou danseur, que je trouvais trop long et qui m’indisposait. L’opérateur nous rappelait dans la salle, durant l’entracte, par une sonnerie stridente, et le grand film commençait. Il s’agissait surtout de films américains ou de films français anciens mais c’était bien égal, je trouvais tout bien. Je me souviens encore de la salle bondée lors du film sur le naufrage du Titanic, où à la sortie, mon sensible père pleurait à chaudes larmes, ému par ces centaines de morts et le traitement dramatique de l’histoire... Ce fut également l’époque où je découvris la garderie. Pendant les vacances scolaires, ma mère ne pouvant s’occuper à la fois d’un enfant convalescent fragile et de deux autres, m’envoya à la garderie municipale du “champs de courses”. Bien qu’il faille tous les jours se rendre à pied sur la place de la mairie distante de plusieurs kilomètres pour y trouver des cars qui nous emmèneraient à l’hippodrome je m’y rendais de bon cœur, car cet endroit me plaisait bien. Les monos étaient assez souples sur le “manger tomate”. Les tarifs de pension journalière ridiculement bas, avaient également contribué à décider ma mère Il n’empêche que pour les “bien pensants”, cet endroit était le ramassis des “sans Dieu”, et une visite à mes parents du prêtre de service, délégué de l’ordre moral, me ramena rapidement à la fréquentation de la garderie des Francs Archers. Ce qui changeait, c’est que les monos étaient des prêtres, la discipline plus stricte et les prières et messes régulières. Un lever de drapeau commençait la journée, à la mode scoute, accompagné d’un chant d’accueil. Nous étions répartis par groupes d’une douzaine, désignés par un nom d’animal : les castors, les belettes etc... Contrairement au “champs de courses” ou on nous laissait libre dans la nature, toutes les activités étaient encadrées. Régulièrement nous participions à des jeux extérieurs, dans des domaines privés comme le parc du château de La Houssaye, sur les bords de la Mayenne, ou dans la forêt de Concise, activités qui me ravissaient car je retrouvais ma chère nature.... Je fréquentais longtemps cette garderie, même après qu’elle eut déménagée à la Pignerie, en bordure du bois de l’huisserie, aux portes de la ville, endroit bénéficiant d’une piscine, où les canards de la ferme avoisinante venaient parfois patauger. Je finis même ma dernière année comme moniteur, encadrant un groupe de jeunes qui m’adoraient et à qui je le rendais bien. Le patronage des Francs Archers organisait tous les ans au mois d’août, un camp de vacances, qu’on appelait une colonie, à Saint Servant sur Mer, dans un château au grand parc boisé, entouré de hauts murs et appelé « la Sellerie ».Tous les étés je voyais avec nostalgie partir un grand nombre de mes amis à la mer, que pour ma part je n’avais pas encore vue, et nous restions quelques dizaines à nous occuper dans la garderie désertée. Le prix n’était pas excessif, mais néanmoins hors de portée de la bourse parentale. Par un quelconque miracle, ou plutôt une aide des organisateurs, il me fut permis, la dernière année avant notre premier déménagement, de participer à la fête. Les préparatifs fiévreux et nerveux, occupèrent bien ma mère, il fallait un certain nombre d’effets et d’objets réglementairement marqués d’un papillon de tissu cousu portant mon nom. Ce qui manquait était emprunté çà et là. C’était la première fois que j’effectuais un si long trajet en car. Le voyage fut marqué par un mal être, suivi d’un vomissement involontaire qui me permis de découvrir ma fragilité dans le domaine des transports collectifs. Ceci aussi devait longtemps m’accompagner. Nous découvrîmes enfin « la Sellerie ». Cette propriété se trouvait située non loin de la mer, ce qui permettait de s’y rendre à pied journellement. Le château abritait les responsables et les services. De chaque coté se tenaient deux rangées de dortoirs en préfabriqué, l’un pour les petits et moyens, l’autre pour les grands. Les tables du réfectoire étaient disposées sous un préau; ce qui avait du constituer les communs servaient de cuisine et d’entrepôt. Découvrir la mer, même froide et grise de la Manche est toujours émouvant, et je n’échappais pas à cette sensation. Je m’engageais cependant à tenter de l’apprivoiser. Les tentatives de coulage dont j’avais été victime auparavant dans les piscines, de la part des plus grands m’ayant tellement effrayées que je décidais d’y mettre un terme. La fréquentation journalière de la mer me permit de mettre mon projet à exécution : J’allais apprendre à nager ! Pendant que mes camarades s’amusaient, je m’isolais donc dans une eau peu profonde et pendant une semaine m’évertuais à essayer de faire comme ceux qui savaient nager et que j’avais auparavant observés. En une dizaine de jours ce fut chose faite, et le plaisir de l’eau sans crainte emplit toute mes espérances. Ayant appris seul, mes mouvements restèrent imparfaits et m’empêchèrent plus tard d’être un très bon nageur, je me consolais en n’en étant qu’un bon... Dans le courant du mois, un jour était réservé à la visite des parents. Les miens n’ayant pu ce jour là trouver une voiture pour les emmener, j’assistais aux embrassades des familles et remises de friandises à mes camarades, partageant un peu de leurs cadeaux, les parents partis. Je vais vous raconter ce qui resta mon souvenir le plus frustrant de ce mois : le directeur de la Colonie, m’annonçât qu’il avait autorisé exceptionnellement mes parents à venir me rendre visite un jour prochain, avant la fin du séjour... Très bien, ils avaient trouvé un chauffeur, je n’avais pas spécialement envie de les voir, mais eux si car je n’étais jamais parti aussi longtemps, cependant le désagrément se situait ailleurs : Huit jours avant la fin de la colo, un grand jeu de piste réunissant l’ensemble du personnel et des colons était traditionnellement organisé, il s’agissait du point d’orgue du séjour et tout le monde en parlait fiévreusement et s’en réjouissait à l’avance, surtout ceux qui n’en étaient pas à leur première année... C’est bien sur ce jour là que mes parents choisirent pour venir me voir. Je traînais donc tout cette journée dans le camp complètement déserté, attendant leur arrivée et mangeant le sandwich que les responsables m’avaient laissés en partant. Je reçu mes parents seul, au début de l’après-midi. Au bout de vingt minutes de présence, comme ils n’avaient plus rien à me dire, ils firent le tour du parc et repartirent, leur chauffeur étant pressé. Je vis le soir revenir mes camarades, fatigués, mais heureux, avec plein d’histoires à raconter... Merci les parents!... Je ne devais plus retourner à la Sellerie, mais tant pis, j’avais enfin vu la mer... Grâce à la nouvelle et relative stabilité financière dont bénéficiait désormais mes parents, cette période, les dernières années de notre séjour dans la Rue St Nicolas , fut occupée à la revanche sur les privations, en particulier sur la faim. Pour mes parents la disette durait depuis 13 ans et le rattrapage devait donc être en conséquence du manque! Il n’était pas possible encore d’acquérir des ortolans, comme le disait mon père, sans que je sache ce que ce mot signifiait, il devint cependant faisable d’augmenter les quantités de nourriture, surtout de ce qui avait manqué le plus, comme la graisse et les sucres. Les aliments du plat à rôtir baignaient désormais dans le gras et la limonade remplaça l’eau sur l’étagère de la cuisine. Grâce à cette absorption brutale d’aliments riches, nous étions tous en train de muter, sauf mes deux frères qui étaient encore trop jeunes pour en profiter. Nous nous préparions donc, mes parents et moi à adopter un nouveau statut, qu’ils gardèrent toute leur vie, et qui heureusement pour moi ne fut que provisoire: le statut de “gros”. Parallèlement à cela, ma mère n’avait pas renoncé à me frapper. Je me rendais d’ailleurs compte qu’elle y prenait un certain plaisir. Elle décida brusquement sur les conseils avisés d’une amie, de changer la bonne vieille louche verte qui lui servait habituellement à me corriger. Cela m’inquiéta car j’avais appris à en encaisser les coups et également à les esquiver en me tournant à bon escient pour faire riper la louche sur le gras de l’épaule. Elle se mit donc en frais pour acheter un martinet qui lui rappelait sans doute mieux l’instrument de correction de sa propre enfance. Pour ce faire, elle acquit l’objet, je vous le donne en mille, dans un magasin de jouets de la rue de la Paix; ce qui aurait pu être risible : rue de la paix, magasin de jouets! Pour un martinet!.... Mais là je ne rigolais plus, et les premiers cinglements sur mes jambes nues me mirent les larmes aux yeux. J’essayais subrepticement de couper aux ciseaux quelques lanières sans que cela ne se vit, mais je crois bien que c’était encore pire, il ne me restait donc que la fuite, et je dois admettre que je devins champion du tour de table, au cours duquel j’anticipais par de cris et larmes factices les fameux coups, afin de donner satisfaction morale à ma mère, et atténuer les morsures des lanières. A ce moment, des aides ménagères vinrent assurer l’aide à l’entretien de la maison ainsi qu’aux soins des enfants. C’étaient des personnes délicieuses, qui devinrent rapidement des amies. Elles me firent découvrir des habitudes nouvelles, comme celle de se laver les pieds en semaine ou de modifier nos habitudes alimentaires comme agrémenter la soupe de vermicelle avec des légumes. Car, hélas, ma mère n’avait pas renoncé à la soupe de vermicelle au kub. C’est grâce à ces gentilles personnes, dont le responsable avait fait l’acquisition de terrains en Vendée et construit dessus quelques bungalows préfabriqués, destinés aux ménages modestes, que j’eu le plaisir de me rendre à la mer. C’était pour la première fois en compagnie de mes parents. Ne possédant pas de voiture, nous allâmes en train jusqu’à St gilles croix de vie, lieu où se situaient les bungalows, endroit ou nous retournâmes ensuite en vacances pendant quelques années. Entre deux trains, et les séries d’escarbilles qui accompagnaient le gros nuage de fumée de la locomotive à vapeur, car je ne résistais pas à passer ma tête par la fenêtre, nous nous étions arrêtés pour manger notre casse-croûte dans un café, à Nantes précisément. C’est là que mon père complètement naïf, se fit escroquer les maigres économies destinées aux vacances. Il acheta une pièce de tissu à un nord africain que deux autres clients du café, nous comprimes plus tard qu’il s’agissait de complices, devaient co-acheter. Sous prétexte d’aller chercher de l’argent, tout ce beau monde disparut dans la nature, une fois que mon père eut versé la somme au vendeur. Arrivés sur place mon père du revendre cette étoffe moitié prix au responsable des bungalows qui fit en l’occurrence sa B.A. de la journée car elle ne le valait pas. Mais la mer était là, de l’autre côté des dunes, et ce fut un ravissement de fouler pied nu ce sable chaud et de jouer avec les vagues. C’était les vacances, les premières vacances en liberté, le changement, les bungalows neufs, le soleil, les nouveaux amis.... La joie! Nous y passâmes un long mois avant le retour au pays pour la rentrée des classes. En ce qui concerne ma scolarité à l’école Sainte Anne, elle refléta en matière de résultats, comme ce fut le cas lors de la suite de ma scolarité, le degré de confiance que m’inspira chaque instituteur et l’attention qu’ils me portèrent. D’abord ce fut M. Guégan: personnalité neutre, mes notes furent donc moyennes, ensuite M. Chassard, sympathique et énergique, adepte de la fessée sur fesse nue, jambe de la culotte courte relevée. Mes notes furent bonnes et je n’ai jamais eu droit à la fessée. Ensuite, à l’étage, monsieur Marcault, un peu inconstant, avec des chouchous: mes notes furent chaotiques, et pour finir monsieur Néret, froid et sévère: notes médiocres et beaucoup de séjours dans le couloir .Il y avait également dans cette école, le directeur: Monsieur Pépin, gros homme autoritaire mais juste, qui s’occupait des redoublants. A la fin du primaire, compte tenu de mon dossier, le passage en sixième fut accepté. L’orientation prévoyait le lycée, cependant je devais faire ma rentrée au Cécé, qui signifiait : cours complémentaires, désormais appelé C.E.G. Je fis ce choix parce qu’une majorité de mes copains y allait. Je pense que ce ne fut pas un bon choix. Une raison pour laquelle mes parents accédèrent à ma demande : nous devions déménager à la fin de cette année scolaire et le C.C. se trouvait beaucoup plus près de notre nouveau domicile. Une autre raison: les lycéens se recrutaient chez les personnes que l’on pensait, à l’époque, et c’était sans doute exact, émaner d’un niveau social plus élevé que celui que nous avions à cette époque. Nous disions alors entre nous :”ce sont des bêcheurs!”, et tout était dit. Je pense que ce “coup de coeur “ fut un mauvais choix qui eut pour conséquence de me faire stopper trop rapidement mes études, ce qui devait m’obliger par la suite, au cours de ma vie professionnelle de reprendre une scolarité par cours du soir et par correspondance afin de rattraper ce qui me manquait pour maîtriser mes activités. Cette période fut également la prise de conscience de ma condition sociale, je m’aperçu progressivement que mes camarades avaient pour la plupart des vêtements plus neufs, des jouets plus beaux, des gâteaux et bonbons plus souvent, bref, que nous n’étions pas tous égaux. C’est surtout par la fréquentation de mes nouveaux amis du voisinage que je m’aperçus des différences : Un peu plus loin dans la rue St Nicolas habitaient un couple de personnes d’un certain age, presque des voisins,qui ne nous adressaient jamais la parole. Ils demandèrent à ma mère si j’accepterais de jouer avec leur petit fils de la région parisienne, qui passait quelques semaines de vacances chez eux. Il s’ennuyait et je profitais de l’aubaine pour investir la maison de ces voisins car, bien sûr, il n’était pas question que leur petit-fils vienne jouer chez moi. Evidemment, le mobilier en gros bois bien brillant, les rideaux épais, tapis sur le sol, m’éberluèrent un peu ainsi que ses goûters de fruits que je n’avais jamais mangées comme des poires qu’il me croquait sous le nez. Cependant le petit parisien était sympathique et nos jeux devinrent habituels, jusqu’au jour où, cachés sous la nappe de la salle à manger qui tombait presque à terre, le petit déluré me demanda de jouer au docteur, ce que j’acceptais sans y voir de mal, le camarade bien plus dégourdi dirigeant la manoeuvre.... Ces jeux bien innocents dans lesquels sa grand-mère nous surpris firent s’arrêter illico cette fréquentation. Mais le pire fut que cette brave dame, pendant très longtemps , me voyant seul ou accompagné, ne manquait pas de dire avec un sourire narquois-”bonjour docteur”, ce qui me faisait rougir jusqu’au sommet du crâne..... La honte quoi! J’évitais donc par la suite de me trouver en face d’elle et j’employais pour cela bien des chemins détournés. J’allais jouer également chez le fils d’un marbrier de la rue de la cale: pavillon, cour bien tenue, jardin impeccable, escaliers cirés, un autre monde... Ce fut ma première occasion d’aller en voiture, ce charmant petit garçon, fils unique ne voulant pas se passer de moi, je l’accompagnais donc, selon son bon vouloir, dans la voiture de ses parents. Je fus amené à visiter l’atelier du père, qui ne me parlais que rarement. Il était en train de mettre la dernière main à une grande sculpture en granit, destinée à commémorer le souvenir de Robert Buron, ancien député maire de Laval, sculpture qui se trouve aujourd’hui dans le coin d’ un square de la place de la mairie à Laval. Un autre de mes amis, Daniel, fils de commerçant jouait également avec moi et je le rejoignais chez ses parents, parfois au moment du repas car il n’y a pas d’heure régulière pour déjeuner dans les commerces. Je lorgnais discrètement sur ces nourritures abondantes et parfois inconnues, comme des asperges que je voyais pour la première fois, dont ils ne mangeaient qu’un quart et jetaient le reste. Je pensais que je l’aurais bien mangé, moi, leur reste...! La constatation de ces différences ne me gêna cependant pas tellement, je m’amusais, j’avais des amis, mes parents faisaient la trêve, je mangeais bien, parfois des bonbons, je lisais: des magasines d’aventures de cow-boy, comme “Buck John” et “Kit Carson”, gentilles revues bien neutres. Sans doute pas si gentilles que ça, puisque je me rappelle que la vieille fille qui nous faisait en semaine les répétitions de catéchisme, et qui ne m’aimait pas. Il faut dire aussi que je faisais souvent le “caté buissonnier”. Elle me suivit un jour, de la sortie de l’école jusque chez moi afin de vérifier mes lectures auprès de mes parents. Sans doute que mon esprit un peu trop libre la gênait. Toujours est-il qu’après avoir décrété qu’effectivement ce genre d’illustrés était en partie responsable de mon attitude, elle conseilla à ma mère de s’en débarrasser. Heureusement, après le coup de louche ou de martinet, (je ne m’en souviens plus), habituel, ma mère se contenta de les changer de place.... Puis un jour, mon père ramena une grosse caisse en carton pleine de livres policiers de la “série noire”dont son chef, comme il l’appelait au bureau, se débarrassait. Cette caisse providentielle déclencha en moi cet appétit de lecture, qui devint rapidement de la boulimie et occupa ma vie bien des années...Par chance, il s’agissait, malgré leur manque de noblesse, de livres bien écrits, d’auteurs connus comme James Hadley Chase. Je n’en sortis pas jusqu’à ce que la caisse soit vide. A la suite de cela, je m’inscrivis à la bibliothèque pour tous (catholique bien sûr) et étanchais ainsi ma soif de savoir... Lors de l’arrivée du petit frère, il fallu acheter un autre grand lit, il y eut donc dans la chambre unique, deux grands lits séparés par le petit lit en bois à barreaux familial, coinceur de têtes. Comme je couchais auparavant avec mes parents, il fallu faire une nouvelle répartition. Afin de marquer son ressentiment qui continuait à être vif, ma mère alla dormir avec mon frère Michel alors que je restais dans le même lit que mon père. Cette promiscuité et habitude néfaste, tous les psy d’aujourd’hui le disent, devait par la suite m’infliger d’énormes tourments quand il fallut bien que je me retrouve dans ma chambre seul avec mon lit personnel. Les amis que nous voyions se trouvaient bien sur être issus du même milieu que celui que mon père avait fréquenté avant sa “promotion”. La plupart, ouvriers modestes, nous accueillaient avec générosité et ce qu’il pouvaient offrir compte tenu de leurs moyens. J’ai le souvenir de personnes simples et souriantes, toujours là quand un problème nous touchait ou qu’un service devait être donné. Entre autres patronymes, les surnoms étant à l’époque monnaie courante, je me souviens, de “petit Jean”, “Baratin” qui parlait beaucoup ainsi que de la famille Mousseaux. Le père était un grand gaillard au pied bot qui travaillait comme ouvrier chez Gévelot, une fabrique de munitions. Pour arriver chez lui, il fallait monter trois étages sans ascenseur. Ils étaient cinq, avec leurs trois enfants dans une seule pièce, mais cela ne les empêchaient pas de prendre la vie du bon coté. Ayant des difficultés à se déplacer, le père n’hésitait pas, quand le besoin s’en faisait sentir, à uriner en public, dans le lavabo de la pièce, car les toilettes n’étaient pas arrivées jusque chez lui. Je descendais jouer dans sa cour, une sinistre cour entièrement cimentée, encadrée de plaques masquant toute visibilité extérieure, une cour triste comme un chien attaché... Le seul objet qu’il y avait dans cette cour était, de fait, une niche à laquelle était attaché un chien, que j’observais à distance respectueuse, n’ayant pas encore côtoyé ce genre d’animal... Il m’avait été donné de passer une nuit chez eux: le repas du soir se composait exclusivement d’une soupe au lait : oignons roussis dans la poêle, additionné d’eau et de lait, et abondamment garnie de pain coupé. N’aimant pas cela, à cause des oignons sans doute, je les mis dans l’embarras et mon souper se composa donc du grignotage d’une tranche de pain légèrement garnie de margarine. Madame Mousseaux à toute sa vie été fidèle à cette amitié, même après le décès de son mari, mort rapidement. Elle fut présente à la sépulture de chacun de mes parents, me gratifiant d’un sourire, et sachant qu’elle n’avait pas, malgré les rencontres espacées, à me rappeler son nom. Mes années de formation religieuse, avaient, comme je l’ai dit, rempli, surtout au commencement, mon esprit d’épouvante, ce qui en réalité était bien le but à atteindre. Avec le temps, et les accommodements de ma conscience, j’en vins à porter un regard plus détaché sur les dogmes. Cependant le mal était fait et ma lutte interne du bien contre le mal dura jusqu’à ce que des explications satisfaisantes me permettent d’en comprendre le mécanisme et me rendre la paix. Compte tenu de mon caractère, il me fallut tout savoir sur les fonctionnements intimes de ce monde invisible. Hélas mes très nombreuses lectures, tout en m’éclairant sur les sujets qui ne m’intéressaient pas, me firent toutes buter sur des incompréhensions que les catholiques appelait des “mystères”. Rien de ce qui pouvait satisfaire mes curiosités ne me fut accordé, je butais toujours sur ces fameux mystères, quelle que soit la voie que je pouvais emprunter. Alors.... je priais: pour que mes parents ne se disputent plus, pour être meilleur, plus gentil, plus ceci, plus cela. À ce moment je ne savais pas qu’on pouvait prier pour avoir de meilleures notes ou trouver une pièce de cinq francs. Je guettais les signes de ce que mes instructeurs nommaient un appel ou une conversion, citant nombre de personnes qui en avaient bénéficié... mais rien. La messe était une corvée, le catéchisme à vomir d’ennui, les prières, identiques et cent fois répétées s’étaient vidées de leur sens, et la confession me faisait horreur. Quand plus tard, je me suis aperçu que j’allais au culte pour faire plaisir aux uns et aux autres, je compris qu’il était temps d’arrêter. Oui, mais me tourner vers quoi? Car j’avais malgré tout saisi qu’il y avait un Dieu dessus de nos têtes, je ne disais pas à l’intérieur de nous, n’ayant pas encore compris cela. Dieu, malgré qu’il soit indéfini, avait une existence, théorique il est vrai, mais puisque tout le monde, y compris des gens que je respectais, disait qu’il existait, il me fallait bien admettre sa présence. Donc me tourner vers où? Vers quoi? Afin aller plus loin. Les catholiques s’étant évertués a démontrer que tout ce qui n’était pas catholique était hérétique, même les protestants ne trouvaient pas grâce à leurs yeux.... alors ne parlons pas des bouddhistes! Je restais donc là avec mes interrogations. Tout finissait par se mélanger et je ne m’y retrouvais pas. Je dus rester dans ce no man’s land quelques années. Mais, et je ne le savais pas encore, il s’agissait en fait d’une préparation et ce qui m’attendait était inimaginable.... Dans les derniers moments de notre séjour de la rue Saint Nicolas , nous eûmes le plaisir, de pouvoir bénéficier, grâce à l’achat, à crédit, de notre premier poste de radio. Il prit, compte tenu de son importance, une grande place, à la fois sur le buffet, et dans nos loisirs. Le soir, nous nous asseyions alors sur des chaises et regardions... le poste: surtout pour les aventures de la famille “Duraton” que mes parents ne pouvaient déjà plus rater, et le midi pour les jeux de “Zapy Max”. Le reste du temps les chansons à la mode de Georges Guétary, Tino Rossi, des compagnons de la chanson, Patrice et Mario, nous berçaient de leur douce mélodies amoureuses..... Les cadeaux de noël aussi avaient changé : à l’orange et aux croquettes habituelles s’étaient ajoutés, d’abord deux soldats de plomb et l’année suivante une diligence en plastique avec chevaux et personnages complémentaire. Puis ce fut une trottinette, et enfin, la dernière année avant notre départ, un magnifique vélo rouge dont je devais abondamment me servir dans le périmètre imparti. Les premières douches , prises aux bains douches municipales du quai Béatrix de Gavre me firent connaître, certains samedis, le plaisir de l’eau chaude, d’abord en compagnie de mon père, puis pudeur aidant, rapidement seul. On nous donnait à l’entrée, en échange d’une modeste participation un petit berlingot de shampoing Dop, dont nous avions à choisir la couleur dans la boite les contenant, et qui, à l’usage, me piquait les yeux. Il n’y avait de douches nulle part à cette époque, seuls les plus aisés bénéficiaient d’une salle de bain avec baignoire, mais c’était assez rare. La toilette s’effectuait au gant et savon de Marseille, devant le lavabo quand il y en avait un, mais plus souvent devant l’évier de la cuisine.... Il faut, quand on se trouve dans ma chère Guadeloupe, aller voir le jardin botanique à Deshaies, à quelques lieues d’ici. C’est toujours un enchantement. Cette propriété, qui appartenait à Coluche a été admirablement mise en valeur et tout y est bien entretenu. D’abord, dès l’entrée, se prélasse un grand bassin agrémentée en son centre d’une île plantée de cocotiers et garnie de nénuphars aux fleurs pointues aux délicates couleurs tirant sur les tons mauves et rosâtres. Les carpes “koï” qui le garnissent, viennent saluer les visiteurs et se battent pour un morceau de pain. Tout le parcours, qui dure de deux à trois heures est planté de fleurs, arbustes et arbres extraordinaires. Cela fait un mélange de couleurs et de formes spectaculaires.... des hibiscus, héliconias, roses de porcelaine, bougainvilliers et des centaines de fleurs inconnues. Dans une volière, des magnifiques oiseaux de la taille d’une grive, habillés d’un plumage aux incroyables couleurs, des loris, viennent boire du lait de coco sucré dans des gobelets que les visiteurs leur tendent. Mais il y a aussi des aras, flamands oranges, des cactées, et la maison de Coluche, en bois, un peu en contrebas, face à l’île de Montserrat et à la baie de Deshaies. Un peu plus haut se dresse un immense ficus de huit à dix mètres de hauteur, ficus dans lequel Coluche avait aménagé une cabane et où le soir venu il admirait les somptueux couchers de soleil sur la mer des caraïbes.
|