• D/ Quentin et les suivants Chapitre IV

     

     
    Chapitre 4
     

     

    CHAPITRE IV


     


     

    Voilà, l’école était finie comme le disait Sheila, c’était de circonstance car la fin de ma scolarité coïncida avec la libération que les années soixante devaient apporter à cette jeunesse dont je faisais désormais partie. Années bénies qui devaient remplacer Tino Rossi par Elvis Presley, substituer les chemises à fleurs et pantalons pattes d’éléphants aux costumes cravates et aussi échanger la coiffure bien dégagée derrière et sur les côtés avec le cran gomina, par les cheveux longs et libres.

    Je n’absorbais pas cela d’un seul coup, la domination parentale était encore là mais ces quelques années qui m’emmenèrent jusqu’au service militaire devaient rester empreintes de cet élan libératoire. Ces années devaient me permettre également de me lancer à la fois dans la vie professionnelle, l’activité sportive et la recherche féminine, que l’on peut considérer également comme une forme de sport...

    Je tirais donc un trait sur ma vie scolaire, un peu par ma volonté, car je ne m’estimais pas capable d’aller en seconde. Cette conviction provenait sans doute des nombreuses années pendant lesquels mon père m’avait considéré comme un “bon à rien”. Il n’avait pas manqué de me le dire à chaque occasion ; il ne s’en priva d’ailleurs pas ensuite et ceci fort longtemps. Mon B.E.P.C., que je passais les doigts dans le nez, faisait néanmoins sa fierté, naïveté ou irréalisme, ravi qu’il était d’avoir un fils diplômé.

    Cet examen, je ne me rappelle pas avoir douté un seul instant de le réussir, il me suffisait d’apprendre les matières du programme sur lesquelles j’avais fait l’impasse pendant ma scolarité. Je savais n’avoir aucune difficulté en français et en maths, le reste ne m’effrayait pas, il suffisait d’apprendre.

    Il ne me fallu pas plus d’une semaine pour me mettre en mémoire le programme d’histoire, celui de géographie ainsi que ceux des autres matières de l’examen, grâce à cette “mémoire photographique” dont j’ai toujours bénéficié.

    Je l’avoue, cette facilité m’apparaissait totalement injuste par rapport aux élèves “bûcheurs” qui passaient beaucoup plus de temps que moi dans l’assimilation des textes livresques. Cette injustice me semblait cependant une petite revanche envers ceux qui se moquèrent de moi sans compter lors de ma période enveloppée.

    Il du cependant se passer quelque évènement au moment de la communication des résultats de cet examen et de la décision parentale de cessation scolaire qui lui fit suite. La surprise arriva de la part du directeur du C.C. le fameux “Bébert”. Je n’avais eu affaire à lui qu’une fois, pendant un cours de gym où mon obésité m’handicapant, autant que les railleries de mes camarades, je simulais un problème cardiaque pour échapper aux exercices physiques imposés. Le fameux directeur, fan de sport, me pris alors le pouls pour vérifier la soi-disant tachycardie qui m’indisposait. A ma grande surprise, l’examen dut certainement être concluant, car il me laissa tranquille, en grommelant cependant quelque peu.

    Monsieur Albert Legendre, directeur du « cours complémentaires » convoqua donc mes parents en apprenant leur volonté de ne pas me faire passer en seconde. Mon père toujours aussi courageux en la circonstance laissa ma mère y aller seule... on pouvait donc, sans se tromper, en déduire le résultat. Ma mère étant incapable d’avoir une discussion intellectuelle, suivait son idée, sans en déroger d’un pouce. Les efforts de “Bébert “pour me conserver dans son école, je suppose à la suite de mes résultats d’examen, butèrent contre la volonté parentale de m’envoyer au travail, afin d’apporter un confort supplémentaire à la maisonnée.

    En effet, comme pour mon père, cela jusqu’à mon service militaire, je n’obtins pas la disposition de la totalité de mes gains Au début, un”prêt” me fut accordé, c’est à dire un peu d’argent de poche pour mes loisirs; il s’agissait cependant de mon premier argent et malgré sa modicité il me permit de commencer à m’acheter...... par exemple mes premières cigarettes! Par la suite, mais beaucoup plus tard, il me fut généreusement permis de leur verser une pension, l’autorisation de conserver le reste de mon salaire m’étant désormais accordée.

    Il me faut faire le point maintenant sur ma vie spirituelle de ces années passées, car c’est ce domaine qui devait m’intéresser par la suite et me procurer de nombreuses interrogations.

    La tension nerveuse importante due à la fois aux soubresauts colériques parentaux, aux essais de développement de ma vie sociale et aux tentatives d’assumer le début de mon adolescence, que ma mère par dérision appelait “l’âge bête”, mobilisait tellement mon instinct de survie intellectuelle, que je n’eus pas le loisir de penser à autre chose. Je ne retrouvais pas mon personnage bienveillant qui m’accompagnait les années précédentes, quand aux églises, je ne les fréquentais plus, n’en ressentant pas le besoin...

    Il m’est malgré tout arrivé, à la fin de cette période de ressentir ces curieuses impressions, très fortes d’avoir connu auparavant des situations parfaitement identiques à celles que je vivais au moment présent, comme s’il s’agissait d’une réplique de faits déjà vécus.

    Je m’en étonnais par leur répétition, sans pouvoir y trouver une explication.

    Plus tard, la fréquence du phénomène se stabilisa et je n’y pris plus garde, m’y étant habitué. Bien des années plus tard, il m’a été donné de comprendre enfin ce qui pouvait se passer dans ces curieux moments .....

    Accrochez vos ceintures car il s’agit d’un concept, et donc d’une appréciation de l’esprit, difficilement explicable car surtout compréhensible intuitivement...

    Pour tenter malgré tout une explication je dirais que le temps tel que nous le ressentons n’est qu’une subjectivité. Il permet d’étalonner nos actes mais en soi n’est qu’une conception de notre fonctionnement linéaire et non une réalité.

    Tout, absolument tout, se déroule dans le présent, plus que cela encore, dans l’instant! : passé, présent et avenir sont liés ensemble. Lorsque sous l’effet d’une distorsion provenant d’un déphasage momentané; le présent, le passé ou l’avenir s’entrechoquent alors, et notre mental a conscience, sous forme d’image fugitive, de faits qui se sont déroulés ou se dérouleront, d’où l’impression de “déjà vu ou “déjà arrivé”.

    D’autres faits curieux, en relation avec ma situation actuelle dans Karukéra, l’île aux belles eaux qui m’abrite, me sont revenus depuis à l’esprit, assez risibles en fait. Ainsi la certitude, chaque fois que je mangeais des bananes, de me retrouver un jour dans une île. Surprenant également cet objet qui m’a suivi toute ma jeunesse, que faisait il là, trônant sur le buffet de ma chambre. Il provenait, selon ma mère du grand père Barbet, le père de mon père, décédé précocement. A mon avis, ce grand-père paternel a certainement du voyager car l’objet en question était..... Une coquille de lambis, coquillage emblématique de ... La Guadeloupe. Je me souviens avoir maintes fois porté cet objet à mon oreille et d’avoir rêvé en écoutant la mer. La pensée précède l’action isn’it?

    Ma dernière année de vacances scolaire se passa, vous l’avez deviné, à Saint Gilles croix de Vie. Ce fut également la dernière année de vacances en compagnie de mes parents. Il est vrai que je supportais de moins en moins leur présence à mes côtés, leur forte obésité me remplissait de honte à chaque sortie publique en leur compagnie. Je m’arrangeais le plus souvent pour être soit devant soit derrière eux, à distance respectable, afin qu’on puisse au moins douter que je fisse partie de leur famille.

    Ces dernières vacances ne me donnèrent malheureusement pas l’occasion de m’offrir ma première conquête féminine. Mon excessive timidité me faisait fuir ou au mieux détourner le regard lors de toute tentative de contact à l’initiative de ces personnes du sexe opposé dont j’ignorais le fonctionnement. En effet, ce n’est ni dans la famille, ni à l’école, qu’il me fut permis de les côtoyer. De plus je devais subir le côté Jekill de ma mère: quand elle me voyait sur le point de rougir ou légèrement emprunté lors des contacts féminins ; elle se faisait alors un plaisir de déclencher une remarque publique mettant l’accent sur mon embarras, ce qui me détruisait complètement. Cette attitude de ma mère dura longtemps, aussi longtemps que durèrent mes rencontres avec les filles en sa compagnie. Je finissais donc par me cloîtrer dans ma chambre à chaque coup de sonnette, et je n’en sortais qu’en étant certain qu’aucune jupette ne viendrait troubler ma sérénité.

    Dès le début de cette période, j’adhérais à ma première association, il y en eut beaucoup d’autres par la suite dont je fus membre.... Elle se dénommait “les jeunes amis des animaux” et n’eut, à mon souvenir, qu’une durée éphémère; néanmoins elle me permit de faire la connaissance de quelques amis qui devaient cette année-là, et à mes moments perdus, traîner avec moi sur les trottoirs de Laval, échangeant des propos d’une banalité conforme aux sujets de notre âge.

    Fort heureusement, la municipalité de Laval eut l’idée de construire une piscine d’été près du viaduc, c’est à dire près de chez moi, et pendant tout le temps où la température le permettait je ne manquais pas de m’y rendre et d’y passer des après-midi entiers à barboter dans l’eau.

    Les rendez vous avec mes copains se tenaient à cet endroit. Une pelouse attenante recueillait nos allongements sur serviettes. Entre deux baignades, nous passions notre temps à lorgner les personnes munies d’attributs spécifiques à leur nature, dans l’espoir un peu fou qu’une d’entre elles aurait l’idée de nous adresser la parole.

    La piscine municipale me plaisait énormément; avant sa construction, il n’y avait comme lieu de baignade qu’une structure de bois aménagée sur la Mayenne, à hauteur du club d’aviron, un peu en amont du barrage, dans une eau noirâtre qui n’attirait pas les foules.

    Autant dire que cette nouvelle piscine me comblait d’aise.

    L’inconvénient principal de ces nouveaux bassins municipaux c’était.... la caissière! Cette dernière adorait Edith Piaf et nous avions droit, à longueur d’après-midi aux concerts vinyliques de la célèbre chanteuse à la robe noire. L’avantage de ce matraquage musical c’est qu’aujourd’hui encore je peux vous fredonner “milord”, “la foule” »l’hymne à l’amour »et beaucoup d’autres succès de cette égérie, la préposé aux caisses ne nous faisant grâce d’Edith que le temps de tourner le disque, ce qui était bien peu....

    J’aimerais aussi vous parler de mes frères, mais honnêtement je n’ai pendant cette période aucun souvenir les concernant. La différence entre nous étant respectivement de cinq et sept ans, ce qui à cet âge est important, puisqu’elle interdit tout activité commune. Ils en étaient encore aux petits chevaux alors que j’écoutais les disques des yéyés. Je ne me rappelle même plus l’endroit où se situait leur établissement scolaire, occultation totalement involontaire, démontrant que je devais certainement avoir beaucoup d’autres chats à fouetter.

    Les seuls souvenirs émergents, et désagréables, ceci expliquant cela, furent ceux des hurlements parentaux qu’ils déclenchaient à table au moment des repas. Ils débutaient la plupart du temps à l’initiative du plus jeune, Raymond, qui avait pris comme habitude de susciter cette forme de communication parentale qui sans doute lui convenait , comme peut l’être le plaisir de souffler dans une trompette pour en tirer un son. Il critiquait systématiquement les plats qui lui étaient présentés, à l’exception des frites et des nouilles, déclenchant régulièrement l’ire de mon père et la réplique de ma mère. Le résultat écrit d’avance avait pour effet de me faire ricaner moralement, le nez dans mon assiette, en attendant que l’orage passe.

    Mes frères partageaient le même lit, ce qui était encore une mauvaise habitude à éviter. L’aîné, Michel, bon garçon timide était ainsi devenu le protecteur de son petit frère, présumé plus fragile. Bien que leur cohabitation de couchage ait fatalement un jour cessée, ses conséquences néfastes ont perduré jusqu’au décès du plus jeune.

    Etant resté célibataires tous les deux, Michel accompagnait partout Raymond et, par habitude, lui servit de chaperon toute sa vie. Quand Raymond eut perdu son permis de conduire pour “boisson en état d’ivresse”... Michel l’emmenait se finir au bistrot et attendait dehors dans sa voiture pour le ramener quand le plein était fait...

    Mon entrée dans la vie active, pas si active que cela tout compte fait, eut lieu sans grandes pompes le trois septembre mille neuf cent soixante deux. J’avais donc seize ans et demi. Après avoir souri à la jolie pointeuse en fer de l’entrée, je fus introduis dans le bureau du personnel, lieu dans lequel je devais passer plus d’une année. Il y avait trois tables dans un espace fort réduit, un des employés, fumait, beaucoup,..... Des gitanes, ce qui était à l’époque toléré. A gauche le bureau donnait sur un mur, au fond sur un autre mur, derrière moi, un mur, et sur la droite, un mur au trois quart de la surface, le quart restant étant harmonieusement pourvu d’un vitrage en verre cathédrale...

    Le travail en lui même n’était pas très difficile, il me fallait additionner, à la fin de chaque mois, de tête ou à l’aide d’une grosse “Olivetti” quand elle était disponible, les heures effectuées journellement par chaque ouvrier. Cependant ce travail ne prenait pas plus d’une semaine par mois, Le reste du temps je devais m’occuper à des travaux divers, de statistiques lorsqu’ il y en avait, quand il restait encore du temps disponible, je devais faire semblant de travailler... Compte tenu de ma nature active : C’était mortel!

    Il faut ajouter à cela pour être complet que les trente cinq heures hebdomadaires n’étaient pas encore à l’ordre du jour et que les quarante huit à cinquante et une heures étaient plutôt la règle. Les semaines de cinquante et une heures étaient celles ou il fallait travailler le samedi matin, c’est à dire une semaine sur deux qu’il y ait ou non du travail à effectuer.

    Ne nous attardons pas plus avant car, après tout, j’avais du travail, et concluons en disant que ma qualification professionnelle figurant sur ma fiche de paye “ employé aux écritures premier échelon”me convenait parfaitement. Je devais passer deuxième échelon un an et demie plus tard sans m’en apercevoir et sans que le travail eut changé en aucune façon. Au bout d’un certain temps, devant mon incapacité flagrante à faire semblant de travailler dans les moments creux et baillant un peu trop aux corneilles, je fus amené à la demande de la direction qui m’en fit la remarque, à transférer mes pénates dans le bureau d’en face qui se trouvait être celui ou mon père travaillait. Ce bureau avait l’immense avantage d’avoir sur un coté des fenêtres sans verre cathédrale qui donnait malheureusement sur.... une toiture en éternit.

    Le nouveau travail qui découlait de ce changement ne représentait rien de concret pour moi, il s’agissait de documents à classer, de bons à additionner en de longues bandes de papier que crachait la machine. Je ne reliais rien à rien, me contentant de me morfondre dans les moments creux dont j’étais là aussi abondamment pourvu. Je compris plus tard que ma façon de travailler était mauvaise. En fait, lorsqu’on me confiait un travail, je m’organisais pour qu’il soit terminé le plus vite possible, ce n’était manifestement pas la meilleure façon de procéder, car je gênais mes camarades de travail moins rapide et je me trouvais trop souvent sans activité, traînant dans les couloirs ou me rendant aux toilettes toutes les demi-heure.

    Je n’ai jamais pu fonctionner autrement, ce qui me joua bien des tours dans la suite de ma vie professionnelle où quelques supérieurs inattentifs devaient me considérer comme un paresseux....Je concluais de cette expérience que la gestion du temps perdu était aussi un métier....

    Les amitiés de ma petite bande, issue des amis des animaux, me donnaient heureusement davantage de satisfaction, nous étions quatre, de condition sociale différente mais qui nous entendions bien. Pour la première fois il m’eut été donné de voir ce qu’était vraiment le luxe: un des amis du groupe : Etienne qui exerce aujourd’hui comme avocat, était le fils d’un greffier de justice du tribunal de Laval. Pour une raison dont je n’ai pas souvenir, il me fit un jour entrer chez ses parents, ceux-ci étant absents. Je peux difficilement vous décrire ce que j’ai ressenti à cet étalage de ce que je considérais alors comme du luxe et qui dépassait tout ce que j’avais pu observer jusqu’alors. J’osais à peine m’aventurer jusqu’à la chambre de mon ami. Il bénéficiait lui-même de tout ce qu’il était possible de rêver pour un jeune.

    Je dois cependant admettre qu’il ne profitait pas de cette position privilégiée, et que son attitude envers nous, correspondait bien à notre vocabulaire, attitudes et aspirations de cette époque; il émanait pourtant de lui une autorité naturelle, qui devait plus tard lui permettre, bien que n’étant pas meilleur élève que nous, de rejoindre une profession libérale très enviée. Cette aventure amicale ne dura qu’une période, car chaque année je devais changer d’amis sans vraiment le vouloir.

    La seconde bande, l’année suivante se composait de sept garçons un peu moins sérieux que ceux de la première. Il y figurait Michel dit “Michou” un des enfants de Bébert Legendre, mon ancien directeur d’école. Son caractère affirmé lui permettait de diriger les activités. Encore une fois nous n’accomplissions pas grand chose de bien constructif à part nous réunir dans une rue où nous faisions semblant de penser qu’elle était notée en rouge sur les tablettes de la police compte tenu de nos attitudes rebelles.

    L’examen de passage dans la bande consistait bêtement à commettre un vol dans un magasin. Je m’exécutais, une fois, rien qu’une fois avec une trouille qui m’empêcha de recommencer, me contentant de faire le guet les fois suivantes...

    Alors les filles! Me direz vous, réponse rien! Nous nous vantions entre nous des succès que nous aurions pu obtenir si on avait voulu, mais cela se limitait à cette intention.

    Il y avait cependant un grand élan qui nous unissait, l’arrivée sur les tourne-disques puis un peu plus tard dans les transistors, de rythmes et chanteurs nouveaux, ce fut pour nous et la jeunesse en général une véritable révolution. J’avais déjà entendu chanter Johnny Hallyday une fois dans les musiques des auto-tampons du quai de Saint Gilles, en vacances, mais quel plaisir avec les Platters, Elvis, Gene Vincent et tous ces nouveaux chanteurs américains qui occupèrent la place avant que nos “chaussettes noires” et autres “chats sauvages” commencent à s’y positionner.

    Nous passions notre temps à écouter les disques des juke box dans les bistrots où nous restions des heures à nous gaver de nos chanteurs favoris et jouer au billard électrique en sirotant un diabolo menthe ou un jus de fruit.

    Je réussi à acquérir un vieux tourne disque d’occasion et quelques disques que je repassais à journées entières, en essayant, comme tout le monde, d’apprendre les paroles en anglais, ce qui n’était pas si simple. J’achetais aussi de temps en temps le magazine “salut les copains” ou figuraient les photos de nos idoles : Sheila, Sylvie Vartan, Cloclo, Françoise Hardy, ainsi que les textes complets des chansons que nous fredonnions à longueur de temps, textes qui aujourd’hui me paraissent d’une incomparable mièvrerie...

    Cependant, il y avait le rythme, ensuite le style qui allait avec, la façon de marcher, de s’habiller, les danses nouvelles : twist, madison, mashed potatoes.

    Quand les transistors arrivèrent, avec des émissions de jeunes comme “Salut les Copains “sur R.T.L., la folie musicale atteignit alors son paroxysme. Les concerts en plein air se multipliaient et tout ce qui portait guitare se trouvait assuré de conquêtes nombreuses et faciles.

    Dans le même temps, les gros postes de radios gagnaient un endroit sombre d’où ils ne devaient ressortir, bien des années plus tard que pour faire la joie des brocanteurs.

    Un air de liberté, flottait dans l’air, la jeunesse ne suivait plus les anciens, elle existait par ses propres envies, une page se tournait et nous en étions à la fois les créateurs et les bénéficiaires...

    Nous avions prévus, les amis et moi d’aller faire une partie de pêche en mer. Le temps étant favorable, nous nous sommes retrouvé, au port de Deshaies, sur la côte sous le vent, à sept heures, devant le vieux bateau de Willy.

    Nous étions donc quatre : Willy, Raphaël, aventurier polaire recyclé, auteur d’un livre sur la banquise où il avait passé une année avec une expédition scientifique. Il y avait également Alain et moi. Raphaël avait apporté des fusils sous-marin et son matériel de plongée en apnée au cas ou nous aurions approché un coin à langouste ou aperçu des gros poissons.

    Après avoir fait le plein d’essence, nous avons commencé à pêcher à la palangrotte: épais fil à pêche lesté, enroulé sur une bobine, avec des morceaux de calamar comme appât. Le soleil brillait, illuminant la magnifique rade de Deshaies, entourée de sa montagne verdoyante en écrin. La petite église blanche au toit rouge dominait légèrement l’ensemble des maisons basses du village, le ressac déposait à leur pied sa mousse blanche.

    Ce qui est intéressant dans cette pêche c’est de sentir les touches au bout des doigts, et de ramener le poisson à la main, ce qui agrémente les sensations lors des captures. Cependant, ce jour là il y avait un peu trop de courant, ce qui nous faisait dériver et butter sur des casiers de pêcheurs où nos lignes s’accrochaient. Nous avons malgré tout pris quelques “grandes gueules”, des mérous, une vive...

    Quel plaisir d’être là, en short, abrité du soleil puissant par le tau, à deviser gaiement entre amis... vers dix heures, Willy a sorti la baguette et le foie gras, Alain le saucisson sec et le rosé maintenu frais dans la glacière de service afin de nous restaurer, le grand large, çà creuse. Ensuite bain pour tout le monde. Il y a une sensation particulière à se baigner dans les grands fonds, non pas une appréhension mais un frisson de savoir qu’en dessous, la terre est loin, c’est vraiment dans ces moments que j’ai vraiment conscience de l’immensité de l’océan.

    Comme un grain, habituel en Guadeloupe, se préparait, nous nous sommes mis à l’abri dans la rade, accrochés à un corps mort, et là nous avons plongé. La profondeur était de six à dix mètres cependant nous n’avons pas vu de poissons assez gros pour les fusils; par contre le spectacle du fond de mer était extraordinaire. Entre autre beautés, Raphaël m’a fait remarquer une rarissime anémone de mer bleue tendre, que de poissons jaunes fluo, gros comme le petit doigt entouraient de leurs ballet au rythme rapide, un rayon de soleil eut l’idée pendant quelques instants d’éclairer le tableau, comme un faisceau de projecteur met en valeur l’acteur principal.

    En remontant à la surface je fus surpris par une brusque apparition de milliers de bulles transparentes grosses comme des balles de tennis au milieu desquels je nageais. En fait il s’agissait d’un banc de petites méduses parfaitement inoffensives qui s’écartaient ou me frôlaient, un peu. J’avais l’impression de m’ébattre en apesanteur dans un bac rempli de boules. L’impression était saisissante.

    De retour sur le bateau, il se trouva, comme souvent, sonner l’heure du ti-punch. Nous ne nous en sommes pas privé, alors que Raphaël se faisait un petit cône avec de l’herbe à rasta.

     

    Je m’étais donc affiné et devenu plus présentable pour apprivoiser l’élément féminin, passage obligé de la vie et dont le franchissement dans de bonnes conditions détermine, par la suite, un certain équilibre.

    A regarder les photos de cette époque je trouve que je n’étais pas mal du tout, et je comprends mieux maintenant pourquoi j’attirais des regards féminins un peu insistants. Je m’empressais néanmoins d’en détourner mon regard. Il me manquait une chose essentiel pour aller plus avant : la confiance en moi!

    Il faut dire que rien jusqu’à présent ne m’avait préparé à cette confrontation car le côtoiement des filles fut pour moi inexistant. Ce n’est pas dans la famille, n’ayant pas de soeur, ni à l’école résolument non mixte, encore moins au catéchisme ni à la garderie que j’aurais pu intégrer leur atmosphère.

    Parmi mes amis il n’y en avait même pas, les filles à cet age ne sortaient pas, ou celles de ma rue n’y étaient pas autorisées, je ne sais. Ce qui fut une certitude c’est que jusqu’à seize ans il n’y eut de femme dans ma vie que ma mère et... ma cousine Annick. Pour ma cousine, notre différence d’âge me la faisait considérer plutôt comme une grande soeur et je ne la voyais que de temps à autres... jusqu’au jour où... mais je préfère ne pas y revenir...

    Sur le plan des relations entre homme et femme, le modèle que mes parents m’avaient donnés d’observer pendant toutes ces années, le seul que je puisse connaisse parfaitement, n’était pas de nature à me porter aux effusions tendres que les filles réclamaient. L’attitude des bandes dont je faisais partie manifestait un mépris, tout à fait factice d’ailleurs, pour l’élément féminin. Elles étaient considérées comme tout justes convenables à soulager le male et n’avaient aucune des qualités requises pour intégrer un groupe de garçons du fait de leur mentalité étriquée jugée incompatible avec le génie qui évidemment, nous caractérisait.

    J’entretenais savamment cette absence de confiance en moi, en examinant mon physique dans la glace. Bien entendu, au départ il s’agissait de me rassurer sur mes capacités de séduction : Je trouvais bien quelques attraits dans mon visage fin aux yeux bleus- verts... mais dès que je commençais à regarder le reste, c’était une catastrophe.

    De cet examen complémentaire il résultait une impossibilité manifeste de pouvoir un jour séduire une fille, lui tenir la main, geste qui, à cette époque me paraissait déjà le premier but à atteindre, quand à la suite, baisers, caresses...., je n’osais même pas l’envisager.

    Je me plongeais cependant, pour ne pas être totalement ignorant sur les questions sexuelles, dans la lecture de romans pornographiques qu’un couple d’ouvriers, sans enfants et assez libres, qui m’avaient pris en amitié, me prêtaient avec le sourire, et que je rendais un tantinet gêné.

    Pour l’instant, ce genre de littérature, associée au seul magazine illustré “osé” qui s’appelait “Paris Hollywood” suffisait à assouvir ma soif de connaissances sexuelles. Cette revue, que des amis me prêtaient mettait en scène des photos des femmes nues, sexe occulté par un flou infranchissable, et exhibées sur tous les plans. Cette revue avait pour objectif de faire saliver les ados boutonneux. Des séances de strip tease en page centrale étaient censées provoquer suffisamment d’excitation pour tacher les pages, chaque photo dévoilant un peu plus de leurs corps aux seins généralement abondants, ce qui était le principal fantasme de cette époque; Pour moi qui n’avait encore rien vu, ces découvertes me faisait grimper aux rideaux ...

    Pendant longtemps ces deux supports furent ma seule forme de sexualité, autant dire qu’elle était virtuelle et que l’énergie accumulée sans mise en pratique, devait par la suite, émotivité aidant me créer quelques problèmes dans la réalisation effective.

    En m’examinant dans l’armoire à glace de la chambre de mes parents, seule possibilité d’un regard global, je découvrais surtout.... un ex-gros: les vestiges de quatre longues années de plis en tous lieux avaient laissés des traces, surtout dans mon imagination. Je trouvais que les mamelles avaient gardées un peu de stockage, quant aux abdos il me fallait y renoncer définitivement, les amas graisseux de l’époque où j’en bénéficiais, avaient définitivement empêchés les muscles du ventre de se joindre et ce dernier, conservera une pellicule adipeuse indéracinable. Pour le reste du corps çà allait, mais je ne voyais que ces défauts qui prenaient des proportions telles qu’ils me paraissaient, à la piscine ou à toute occasion de se mettre torse nu, le point de convergence de tous les regards moqueurs.

    Quant au visage, oui, bien sur ça allait... cependant, quand je prenais un miroir et le plaçais derrière ma tête, en réflexion sur la glace de l’armoire je constatais qu’elle était difforme! J’avais un crâne en tête d’oeuf! Une fois cette découverte effectuée, je regardais fiévreusement l’arrière de la tête de mes camarades puis de celle des gens que je croisais, pensant y découvrir la même difformité, ce n’était pas possible! Il n’y avait que moi à être victime de cette infirmité! Alors je passais mon temps devant l’armoire à glace, miroir en main derrière la tête pour vérifier l’évolution des dégâts! C’en était trop, il me fallait fuir les filles avant qu’elles mêmes me ridiculisent, et surtout détourner la tête en leur présence afin qu’elle ne se gaussent pas de la forme de mon crâne... oui, mais attention, si je détournais la tête, elles verraient mon crâne, il fallait donc les regarder en face... et çà je ne le pouvais pas non plus!.... cruel dilemme de l’adolescent, en acceptation corporelle.... ...

    Ce qui est curieux, c’est que plus tard, bien plus tard, lisant une revue ésotérique, il me fut donné d’apprendre que les extra terrestres venant de Sirius se caractérisaient par?....je vous le donne en mille, l’allongement du crâne... aurais-je donc été sans le savoir un descendant éloigné des Siriens?

    Avant d’aller plus loin dans cette introspection, je voudrais revenir sur Gilbert et Janine David, les locataires du rez de chaussée. J’y tiens particulièrement car leur présence et leur influence sur ma vie pendant ces années d’adolescence ont été très importantes :

    Non seulement elle a permis une stabilité dans la famille car l’humour et l’aplomb de Gilbert et la calme gentillesse de Janine avaient vraiment fait en sorte que le foyer parental devienne un peu plus vivable. Je m’interroge encore aujourd’hui sur les raisons de cette amitié avec mes parents. Elle dura pratiquement jusqu’au bout de leur vie. Au cours de leurs dernières années, alors qu’un ultime déménagement les avait séparés, les enfants de Gilbert et Janine dont mes parents étaient parrains et marraine, continuaient encore à leur rendre visite.

    Pour essayer d’expliquer cette amitié, il faut partir à nouveau des baraquements du palais de l’industrie, ce qui prouve bien leur implication constante dans ma vie de cette époque. Gilbert et Janine étaient en effet tous les deux natifs de cet endroit, leurs parents respectifs logeaient dans des rangées parallèles. J’ai eu l’occasion de faire leur connaissance et d’avoir des relations avec chaque famille. Janine avait plusieurs frères et soeurs, ce qui était le cas de beaucoup d’habitants : la promiscuité, la faible épaisseur des cloisons, l’ennui, l’absence de contraception, que sais-je encore, expliquait sans doute cette profusion de familles nombreuses.

    Les parents de Janine étaient des gens simples, mais le papa était un peu curieux, gentil, mais curieux, il était surnommé “Pouët Pouët” dans les baraques pour des raisons dont on m’a parlé par la suite mais auxquelles je n’ai pas prêté foi.

    Le père de Gilbert par contre, était quelqu’un de très autoritaire, qui régnait sur femme et enfants d’une poigne de fer, une seule poigne de fer car il avait été amputé d’un bras. Cela lui suffisait, non seulement pour asseoir son autorité sur la maisonnée mais aussi pour conduire sa vieille Panhard, selon une ligne loin d’être droite, mais qui l’amenait néanmoins à destination. Pour être monté avec lui une ou deux fois en voiture, je dois avouer avoir du serrer les dents au moment du passage des vitesses, car il lui fallais bien lâcher le volant afin de saisir le levier....

    Je pense que le caractère brutal de son père dans son expression, n’avait certainement pas convenu à Gilbert. La rencontre avec mes parents répondait sans doute à un besoin de retrouver une vie de famille inconnue pour lui. Les hurlements de mon père devaient lui sembler des cris d’oiseaux par rapport à la dureté familiale que je suppose, et qui a accompagnée son enfance.

    Toujours est-il qu’ils n’étaient pas riches ces nouveaux mariés et que mes parents leur avaient sans doute apporté ce petit plus qui agrémente la vie....Mon père, les appréciait tellement que bien souvent, même en notre présence il appelait Gilbert “mon quatrième fils”, ce qui ne m’a jamais choqué, les bénéfices que l’on tirait de sa présence étaient sans commune mesure avec toute autre considération.

    Gilbert et Janine m’emmenaient partout où ils le pouvaient, s’étant rapidement rendu compte de ma timidité, ils essayaient dans la mesure du possible, de me “dégourdir” un peu.

    Gilbert me fit inscrire au club de ping pong de la SCOMAM où lui même jouait, ceci après que je l’eusse accompagné une année entière dans les déplacements du championnat.

    Bien que je me débrouillais un peu à l’entraînement, ma super émotivité me faisait lamentablement perdre pratiquement tous mes matchs et, pour ne pas pénaliser l’équipe je mettais fin à l’expérience assez rapidement. Gilbert jouait également au football ou il était considéré comme un bon joueur, je l’accompagnais également quelquefois dans ses déplacements pour le voir jouer.

    Je dois le dire aujourd’hui, j’avais une sincère admiration pour cet homme, qui m’a toujours respecté, et dont j’enviais l’assurance. De son côté Janine, fine mouche, ayant remarqué mon embarras avec les filles. Bien que d’une nature polie et correcte, elle utilisa son langage des baraquements qui ne s’embarrassait pas de fioritures afin que je comprenne certaines choses importantes à faire, et surtout à ne pas faire en présence de fille. C’était la première personne du sexe opposé qui me donnait des conseils et même si la mise en pratique ne marchait pas toujours, je la remercie encore d’avoir essayé.

    Ils faisaient partie de toutes nos fêtes et avaient la correction de se retirer lorsqu’ils jugeaient que leur présence n’était pas souhaitable. Ils avaient du tact, de l’intelligence de vie, bien que leur passé, certainement moins douloureux que le mien, n’avait certainement pas non plus été très valorisant.

    Mes rendez vous avec les copains des baraquements me permirent vers dix sept ans de fréquenter mes premiers bals. Le lendemain des soirées, se tenaient les “sauteries”du dimanche après-midi, prolongations du bal de la veille. Fort de ce que ma cousine Annick m’avait appris comme pas, elle même étant friande de danse, je me risquais sur la piste, m’aidant de quelques boissons alcoolisées, suffisamment libératoires en quantité, pour oser inviter les demoiselles à danser.

    Je vous ai raconté mon premier baiser, en fin de sauterie, avec bien sur une copine des baraquements. Elle et d’autres continuèrent à m’apprendre la danse, et je réussis à commencer à flirter. Néanmoins, je n’étais pas très entreprenant, car j’attendais au moins le troisième morceau de musique pour oser effleurer la main de ma cavalière, Je me tenais toujours à distance respectueuse compte tenu de mes réactions rapides dues à l’accumulation émotionnelle précédente, et qui m’aurait obligé de traverser la piste, la danse finie avec les deux mains dans les poches pour masquer ce que vous devinez...

    Vous comprendrez bien qu’avec cette technique d’approche, les conquêtes étaient rares, les filles demandant davantage aux garçons: de l’audace? J’étais trop complexé. De la discussion? J’étais paralysé, des rendez-vous? J’en étais incapable. Des contacts plus rapprochés? : Aie aie aie! Cependant, je retournais régulièrement dans ces sauteries, mais également dans les bals sous tente qui étaient organisés l’après-midi dans chaque fête de pays, ce qui à la longue, l’habitude aidant, m’accoutuma quelque peu aux contacts féminins. Le succès temporaire sur quelques conquêtes qui ne durait que le temps d’un bal, m’aidèrent néanmoins à acquérir une petite confiance en moi.

    L’année suivante, celle de mes dix huit ans, je n’étais pas encore majeur, il fallait avoir vingt et un ans pour le prétendre, fut celle de mon permis de conduire et de....la dernière gifle que me donna mon père. Devant mon regard il du comprendre qu’il était quand même temps d’arrêter...Il faut dire que malgré la cessation de mon mutisme à son égard au plus fort de la période “chaude”, mes sentiments envers mon père étaient toujours restés empreints d’une certaine distance, son attitude envers moi, quoique un peu plus souple, gardait une certaine forme de domination. Mon père aurait bien aimé que nos relations soient davantage cordiales, mais pour cela il aurait fallu qu’il me respecte, ce qui n’était pas encore le cas. Ses humiliations publiques demeuraient la règle. Cependant, comme je l’ai déjà dit, c’était mon défi, pour évoluer il fallait inverser la machine, il s’agissait de mon combat et non celui de mon père... Je devais acquérir suffisamment de mental pour ne plus déclencher les colères et brimades à mon égard. En attendant de grandir intérieurement il me fallait donc subir....

    Mon permis de conduire ne me servit que pour le vélo solex dans un premier temps, n’ayant pas la possibilité d’acheter une voiture. Un peu avant que je parte à l’armée, mon père bien, que n’ayant pas son permis, acheta une dauphine crème qui me servit à les emmener là où ils le voulaient, en contrepartie de mon service, je l’utilisais pour mes sorties nocturnes, ce qui m’arrangeait bien car le vélo solex l’hiver n’était pas très confortable.

    Il me revient une anecdote de cette période qui aidera à mieux comprendre l’humour de ma mère. Un soir, rentrant nuitamment avec la dauphine empruntée pour l’occasion, il m’arriva de rencontrer un lapin suicidaire qui n’hésitât pas à se jeter sous les roues de ma voiture. Ne désirant pas encombrer la route j’enfermais le cadavre de Jeannot dans le coffre, duquel je le sortis à l’arrivée afin de le déposer dans le garage. De nuit, je ne vis pas les traces laissées derrière moi par l’animal sanguinolent. Ma mère, première levée, comme d’habitude, apercevant le lapin mort eut l’idée de le déplacer, levant précipitamment mon père pour lui signifier que j’avais eu un accident. Mon pauvre père, à peine réveillé, fit dans un premier temps, merci pour le blessé éventuel, le tour de la voiture et remontât les traces jusqu’à la porte, ma mère lui indiquant avoir nettoyé le reste de sang qui menait à mon lit. Mon père, paniqué, me retourna dans tous les sens, vérifiant ma respiration, jusqu’au moment où ma mère, n’y pouvant plus, se mit à rire et lui révéla le pot aux roses. Voilà ce à quoi ma mère prenait plaisir et que longtemps après elle racontait encore avec la même jubilation...

    Arrivé à cet âge, mes parents me laissèrent un peu plus de liberté. Je fis incidemment la connaissance d’un autre garçon de mon age, Bernard, qui devint un bon ami. Lui aussi était issu des baraquements, et sa fréquentation devait s’avérer intéressante sur bien des plans.

    Comme la plupart des “messagers” qui intervinrent plus tard dans ma vie, il ne payait pas de mine, il n’avait pas un niveau de culture bien élevé, un physique assez ingrat, mais, peut -être du fait de cet ensemble, il étalait en permanence sa désinvolture et prenait des initiatives totalement irréfléchies qui faisaient en fin de compte avancer bien des choses.

    J’ai employé à son égard le terme de messager cela mérite une explication : Je pense que dans la vie, au moment où en a besoin pour accompagner notre évolution, vous vous rappelez sans doute ma digression précédente sur les expériences et leçons de vie, et aussi quand on se sent un peu perdu, il y a souvent un personnage, généralement anachronique qui nous aide sur le chemin. Je suis persuadé que Bernard était un de ceux là. Je l’ai suivi parce qu’intuitivement je savais que je devais le faire. Je pense que la difficulté d’accepter ou de reconnaître les messagers vient de là : ils ne correspondent la plupart du temps, en tout cas pour moi, pas du tout à l’image de quelqu’un qui pourrait représenter un modèle pour notre vie future. La reconnaissance de ces personnages se passe à un autre niveau, beaucoup plus subtil, mais lorsqu’on s’éveille à l’évolution de notre conscience, à notre “moi supérieur’, le messager se présente toujours au détour du chemin. Ce qui est intéressant c’est que le messager lui-même n’a pas conscience d’avoir été le vecteur, le transmetteur, il était cependant présent dans notre vie au bon moment, c’est tout.

    Bernard habitait à l’extrémité d’une allée de baraques, mais, comme partout ailleurs, tout était propre chez ses parents. Il avait une grande soeur, rousse et un peu fofolle qui, lorsque je venais le chercher le samedi, trouvait toujours le moyen en faisant ses bigoudis de me raconter des épisodes de sa croustillante vie amoureuse. Elle avait sans doute remarqué ma gène et se faisait un malin plaisir d’attiser la rougeur qui n’était jamais bien loin.

    Avec Bernard j’eus mon premier moyen de locomotion autonome qui remplaça mon vieux vélo et dont je ne me servais plus, car je le trouvais incompatible avec une “ drague” efficace. Nous nous achetâmes tous les deux un vélo solex, pour moi c’était vraiment très bien, car mes déplacements devenaient plus faciles et je pouvais ainsi fréquenter les bals de campagnes se tenant à proximité sans être obligé de faire du stop ou compter sur le service des uns et des autres. Nous acquîmes donc, à crédit, ces engins légèrement motorisés, dont je rappelle que le pédalage dans les côtes, même douces, devenait obligatoire afin de ne pas faire du sur place.

    Cet achat intervint également pour une raison particulièrement intéressée, liée à ma première “fréquentation”, c’était le terme de l’époque quand une rencontre amoureuse durait quelque temps.

    Sans complexe qu’il était, Bernard avait réussi à émouvoir, malgré son physique peu accueillant, une ravissante jeune fille qui devait d’ailleurs lui vouer un grand amour, allant jusqu’au mariage quelques temps plus tard, mariage qui, malheureusement, face à l’inconstance de mon ami, ne tint pas, quelques enfants après.

    Elle se prénommait Arlette, et je me demande encore ce qu’il avait bien pu faire pour arriver à la séduire. Elle habitait à Argentré, petit village distant d’une dizaine de kilomètres; ses rendez vous, auxquels il me demandait de l’accompagner, s’effectuaient au début avec nos vieux vélos, mais pour l’amoureux, arriver en sueur chez sa belle n’était pas une situation très confortable. C’est ce qui détermina l’achat des fameux vélosolex.

    Un beau soir d’été, Bernard m’appris qu’il y avait un petit bal de pays organisé à Argentré auquel participait sa dulcinée et me demanda de l’accompagner. C’est à cette occasion que je fis la connaissance de la soeur de cette dernière, dont j’ignorais l’existence, et qui, ce suffixe devant plaire à ses parents, l’avaient prénommée Bernadette, je pense que s’ils avaient eu une autre fille ils l’auraient appelée Babette ou Laurette ? Je vous fait grâce des chansons rimantes de Bernard et moi, sur ces suffixes drolatiques, lorsque plus tard nous nous rendîmes à nos rendez vous communs.

    Donc Bernadette, toute jeunette, se laissa séduire sans difficulté. Du fait de sa jeunesse, je ne me sentis pas du tout emprunté, sa poitrine naissante, et ses incisives cariées n’attiraient pas la concurrence. Dès le premier soir elle me laissa en toute innocence mettre les mains partout, ce qui me donna, vous le deviner un contentement extraordinaire...

    Dès lors le trajet Laval Argentré en solex devient pour nous habituel et source de plaisir; Bernard étant, du fait de sa naïveté un personnage gai et particulièrement attachant. Mon idylle avec Bernadette dura assez longtemps, puisqu’elle laissa à ma petite amie le temps de développer sa poitrine, et à moi celui de me permettre d’explorer à loisir des voies inconnues.

    Cependant la belle était totalement dépourvue de conversation et mes caresses enfiévrées n’avaient l’air de déclencher chez elle aucune émotion particulière. Elle me laissait faire ce que je voulais et cela s’arrêtait là.

    Cependant, à cause de ma forte émotivité et du niveau de frustrations accumulées depuis des années le bouquet final n’eut jamais l’occasion de se réaliser, ceci malgré le consentement tacite de cette jeune fille. Il suffisait que je l’embrasse un peu longuement ou de quelques caresses trop appuyées pour que cela déclenche chez moi seul ,ce qui aurait du se faire en sa compagnie. Je restais donc en partie sur ma faim; ayant d’autre part une crainte affreuse de ne pas pouvoir arriver à conclure correctement.

    De nombreuses années plus tard, je la rencontrais à nouveau sur le parking d’une grande surface, elle devait être mariée car des enfants s’agitaient autour d’elle. Je ne savais pas si elle m’avait reconnu, mais moi si : La petite souffreteuse aux dents cariés avait fait place à une magnifique rousse bien potelée et au sourire ravageur. Je laissais là mes regrets, l’ayant délaissée pour une stagiaire du bureau dont je tombais amoureux, et qui me laissa lui compter fleurette bien qu’elle savait devoir se marier quelques mois après avec un rugbyman du sud ouest effectuant son service militaire à Laval.

    L’occasion de la rupture avec Bernadette me permis de remarquer ce qu’elle ne m’avais jamais donné l’occasion de constater auparavant, c’est à dire le grand attachement qu’elle avait pour moi et que je ne pouvais soupçonner, la pauvrette, avare de ses paroles comme de ses émotions ne me l’ayant jamais laissé supposer. Elle me le dit donc à cette occasion, maladroitement mais fortement et s’en alla courant et pleurant sur sa déception amoureuse. Cet émoi tardif me laissa quelque peu désemparé et j’avoue que cet épisode pour lequel je n’étais pas très fier, me donna à réfléchir plus tard sur la façon de mettre fin à une liaison amoureuse, si discrète fut elle.

    Fort de ces expériences et du peu mais de réelle confiance en moi qu’elle avait déclenchée, je me mis avec succès à collectionner les flirts. Malgré tout, afin d’oser me lancer sans trop craindre l’échec j’accompagnais mes “chasses” d’un peu d’alcool préalable, ce qui, somme toute, allait bien avec les cigarettes, cependant quelques cas de démesure s’étant produits je dus m’en tenir par la suite à la limite à ne pas dépasser.

    Je me rappelle très bien de la dernière ivresse sérieuse qui détermina mon arrêt, elle est tellement honteuse qu’elle mérite d’être racontée :

    Tous les ans, afin d’arrondir sa cagnotte, à l’instar de bien d’autres organismes , le comité d’entreprise de l’usine où je travaillais organisait un grand bal, avec un grand orchestre comme André Verchuren, des décors somptueux, une restauration, tout ce qui en faisait un des musts de l’année. Une grande partie des cadres, et personnel de bureau y participaient, en tenue de sortie, s’entend, car il s’agissait pour beaucoup de LA sortie annuelle. Je me réjouissais à l’avance de cette mixité, espérant bien tirer à cette grande occasion mon épingle du jeu... Arrivé bien à l’heure je regardais arriver les invités, ce qui me donnait la gorge sèche: les quelques filles dont j’avais, dans les bureaux, regardé la plastique avec envie étaient là. Il me fallait donc avoir beaucoup de courage pour les aborder, je prenais donc tranquillement mon désinhibant habituel, mais sans doute un peu plus rapidement et un peu plus abondamment que d’habitude, ce qui fit que quand le bal débuta vraiment, j’étais dans les toilettes essayant par vomissements interposés de retrouver mes esprits. Hélas, l’alcool pernicieux s’était déjà installé dans la place, et je tombais dans un coma éthylique d’où je ne me réveillais dans mon lit que le lendemain matin. On me raconta plus tard ce qui s’était passé pendant cette période de “black out”: à savoir que des membres de l’organisation avait du me rhabiller sommairement et me faire traverser toute la salle de bal en me portant par les épaules, car il faut préciser que les toilettes se trouvaient près de l’orchestre et la sortie à l’opposé. A ma honte et mon dépit s’ajoutait la crainte de la leçon paternelle, ce qui n’arriva pas d’ailleurs, mon père à ma grande surprise se contentant d’en rire; sans doute inconsciemment, il prenait une petite revanche sur mes reproches des années passées. En tous cas ce fut pour moi la leçon qui m’apprit en toute occasion à ne jamais dépasser ce que je ne pouvais maîtriser...

    A ce moment, mon ami Bernard eut une autre idée, qui lui vint comme ça, celle de faire du vélo en compétition. Ce qui fut dit fut fait, pour ma part, cela me plaisait bien, et nous achetâmes chacun un magnifique vélo “Helyett Leroux Hutchinson” de la même marque que Jacques Anquetil, mon idole de l’époque utilisait, et nous nous inscrivîmes à L’Olympic Club Mayennais, seul club lavallois, afin de commencer la saison au printemps suivant.

    Je dois dire sincèrement que les premiers temps de cette tentative ne me donnèrent pas une entière satisfaction. Du fait de mon obésité passée, je n’avais pas pu faire beaucoup de sport à l’école; mon inactivité découlant de mon repli sur moi n’avait pas non plus contribuée à développer une musculature abondante, ni à habituer le peu qu’il y en avait à un effort soutenu.

    La première course à laquelle je participais, alors que je rêvais modestement d’égaler un jour les plus grands, me remis les idées en place. C’était à Bonchamps les Laval, une petite commune proche de Laval, comme son nom l’indique. Fier comme Artaban dans mon beau maillot sang et or et juché sur mon vélo neuf, je répondais présent à l’appel de mon nom, gagnais la ligne de départ, prêt à tout, affinant déjà ma stratégie. Le sifflet du commissaire libéra les candidats au bouquet qui serait distribué au vainqueur après cent kilomètres accomplis, une place sur le podium me suffira pensais-je...

    Mon émotivité devait une fois encore mettre fin à mes rêves. Je n’arrivais pas à enfiler prestement ma chaussure dans le cale pied n’étant pas encore habitué aux cales pédales, et quand cela fut enfin fait, je relevais la tête pour m’apercevoir que, bien sûr, personne ne m’avait attendu. Je fis donc une partie du circuit seul, applaudi malgré tout par la famille, mais content somme toute d’être entré, même par la petite porte dans un univers inconnu.

    Ramenée à de plus justes proportions, mon ambition fut désormais de terminer les courses, si possible dans le peloton, et j’y mis toute l’ardeur dont j’étais capable. Cet état d’esprit a toujours été une constante dans tout ce que j’avais choisi d’accomplir. Je pris tout cela au sérieux : entraînement, alimentation, massages, tout ce que je pouvais prendre des anciens me servit. La première année fut consacrée à m’aguerrir, à me faire les muscles, à comprendre comment se passait une course, à apprendre les choses à faire et celles à ne pas faire etc.;...

    La deuxième année me vit réussir, parfois, à atteindre mes ambitions: finir avec les autres et même décrocher quelques places d’honneur; cependant une forme en dents de scie m’handicapait beaucoup, infortune que je ne m’expliquais pas mais dont on me donna peut-être une explication un moment plus tard. J’arrêtais le vélo à la fin de cette seconde année, devant accomplir mes obligations militaires mais le virus inoculé devait perdurer aussi longtemps que possible....

    Ces années sportives eurent cependant bien des mérites, le premier, que je ne remarquais pas tout d’abord mais qui s’est avéré comme le plus important, puisque je devais l’utiliser durant ma vie, fut la fonction de balayage du stress. Ces dernières années particulièrement m’y avaient exposé et le défoulement par le sport m’apporta une relative mais réelle stabilité. En second lieu la pratique cycliste me permit de conserver une allure svelte, l’alimentation sportive négligeant le gras néfaste et les sucres excédentaires se trouvaient consommés dans les entraînements et courses. Ce qui fait que j’arrivais à l’armée avec 69 k de poids pour une taille de 1,76m, ce poids étant encore maintenant le mien.

    Le troisième point intéressant, et non négligeable c’est que le vélo me permit d’arrêter de fumer et de boire, étant sérieux dans le sport comme je l’étais pour tout ce que j’avais choisi d’entreprendre. Cela me coûta quand même quelques efforts sur le tabac. Enfin le quatrième point : le sport me permis de faire de nouvelles connaissances et de nouveaux amis.

    Ce fut la fin de mon amitié avec Bernard, celui-ci, de plus en plus sollicité par sa nouvelle compagne, ne pouvait aligner que quelques kilomètres dans les compétitions du dimanche avant de s’effondrer, ceci sous les yeux de son amoureuse qui le suivait évidemment partout. Ces mésaventures mettaient un peu trop sa fierté à rude épreuve; il choisit donc de s’occuper d’Arlette et laissa tomber le vélo. Je dois dire que la fin de notre entente arrivait à point, car ma liaison finissante avec Bernadette, la soeur d’Arlette ne me permettait plus de l’accompagner. Je le revis néanmoins plus tard et nous nous rappelâmes brièvement quelques bons souvenirs.

    Depuis la terrasse de la maison, on distingue au loin, dans le grand cul de sac marin, beaucoup de petites îles qu’on appelle ici des îlets, il en est un qui mérite vraiment la peine d’y séjourner. J’ai envie de vous décrire ma dernière visite en ce lieu paradisiaque en compagnie d’amis:

    Gil avait vraiment envie d’aller à l’îlet Caret et de voir la mangrove du grand cul de sac marin, c’était également le cas de Sylvie qui auparavant y emmenait les vacanciers en ballade, avec le bateau de son mari, et également de Gérard et Chantal qui n’y étaient jamais allés. J’ai donc négocié auprès d’un passeur le trajet pour un prix acceptable et nous sommes donc partis tous ensemble à 8H30 pour l’îlet.

    C’est une petite île d’une centaine de mètres de longueur, d’à peine la moitié sur sa plus grande largeur. Elle est située à quelques kilomètres de la côte, juste derrière la barrière de corail, ce qui fait qu’elle bénéficie directement de l’effet lagon. La mer s’étale sur les bas fonds, à peine mouvementée, à dominante bleu ciel mais aussi parsemée de taches plus foncées sur les endroits herbeux. Aussi loin que le regard porte, la transparence domine. Le sable brille d’un blanc légèrement beige, quelques cocotiers ombrent les tables de bois, l’un d’eux tombé dans l’eau à la dernière tempête sert d’attache aux bateaux, quelques carbets pour manger à l’abri du soleil et du vent parsèment l’espace: un vrai petit paradis. Sylvie et moi avions préparé le pique nique, je m’étais occupé des crudités, de son côté elle avait fait macérer toute la nuit, dans une préparation à base de curcuma, les cuisses de poulet et le poisson : tazar et daurade coryphène.

    Après avoir choisi notre emplacement, récupéré quelques pierres pour organiser le barbecue et fait le tour de l’îlet nous avons irrésistiblement été attiré par l’eau peu profonde du lagon. Il est possible de rester assis, dans l’eau jusqu’à la taille, sans bouger, à respirer les alizés, tout le temps que l’on souhaite, l’eau tiède dispense de l’envie d’en sortir.

    Gérard toujours avec son insatiable curiosité de scientifique, s’est mis à explorer, muni de son masque et tuba, les fonds avoisinants. Après quelques instants de prospection il nous a fièrement ramené le fruit de ses recherches : une tête de jeune requin toute fraîche, ce qui prouve qu’il y en a malgré l’affirmation négative des autorités, également un mignon bébé lambis à la coquille rose et une magnifique étoile de mer grise à points rouge.

    Nous nous sommes régalés du bon repas au barbecue, sans fourchette car nous ne les avons pas retrouvées, sans doute emportés par le vent. Comme dessert Sylvie nous a préparé de délicieuses bananes : des “figues pommes, les meilleures, saisies sur les braises et flambées au rhum.

    Après de nouveaux jeux d’eau et bronzette digestive, nous avons repris le bateau et sommes allés voir l’île au oiseaux: c’est une mangrove où les pique-boeufs et les frégates viennent nicher. Elle est couverte des femelles de ces oiseaux, il est d’interdit d’approcher à moins d’une distance respectable, c’est donc à la jumelle que nous avons pu suivre leurs évolutions. Ensuite nous sommes allés naviguer autour des îlets de mangrove avoisinants et Gérard nous a tout expliqué sur la formation de ces endroits peuplés de palétuviers rouges qui s’enracinent selon un processus très particulier.

    Ces mangroves sont très importantes pour l’écologie: des races de mollusques, de crustacés, d’oiseaux, de mammifères et d’insectes prolifèrent en nombre sur cet enchevêtrement d’arbres, inaccessibles à l’homme par l’intérieur.


     

    Mes deux derniers amis avant mon départ au service militaire étaient comme moi des cyclistes et nous fîmes ensemble de longs kilomètres à l’entraînement et bon nombre de bêtises en dehors. Nous nous entendions tous les trois comme larrons en foire, Dédé était le plus grand, moi le moyen et Patrick le petit. Pendant les absences des parents de l’un ou de l’autre, nous nous organisions de soirées orgiaques : des soirées frites, sardines à la tomate à s’en rendre malades tellement nous en ingurgitions.

    A nous trois, plutôt beaux gosses, nous hésitions moins à solliciter les filles, mêmes quand il s’agissaient d’inconnues rencontrées dans les files des cinémas ou dans la rue, et arrivions souvent à conclure un flirt avec succès. Ce fut une année faste pour la chasse à courre et nous comptabilisions chacun honnêtement nos conquêtes mensuelles pour connaître le gagnant. Cependant, à cette époque les filles, en tous cas celles que nous fréquentions ne “couchaient pas” et je voyais arriver mes dix neuf ans avec la crainte d’arriver vierge au service militaire.

    Il me fallait donc faire quelque chose. Je me mis donc à rechercher mon ancienne bande de délurés, celle de “Michou”, afin de savoir s’ils ne connaissaient pas une jeune fille qui puisse m’aider à me sentir un peu moins niais. La conversation roula sur une certaine Annick qu’ils surnommaient vulgairement « miss Poubelle » et qu’ils me décrirent avec à la clé, beaucoup de détail technique sur ses pratiques qualifiées trivialement de « dégueulasses ».

    Peu après, au cours d’un bal, ils me la montrèrent et me mis en demeure d’approcher celle que mes camarades avaient désigné comme “accueillante”. Mes avances au cours de la danse devaient s’avérer payante, la demoiselle qui au départ ne semblait pas intéressé, ayant vu la bande ricaner autour de moi, fut petit à petit convaincu de ma bonne foi, et finit le bal en ma compagnie.

    En fait elle était très mignonne, bien faite et malgré sa voix un peu rauque, très agréable à discuter... Rendez vous fut pris dans la semaine pour les premiers contacts qui s’avérèrent intéressants. Mais mon blocage était là, et j’attendais de la belle qu’elle se décide puisque tous disaient d’elle qu’elle était “facile”. Il me fallut déchanter, même si Annick collectionnait les flirts elle était en fait très sage et me montra rapidement la frontière à ne pas dépasser.

    Comme elle était gentille nous sortîmes malgré tout ensemble, comme elle aimait danser, nous dansâmes dans les bals de la région et formions un beau couple, très remarqué. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que rapidement, m’ayant mieux connu, elle devint très amoureuse, m’envoyant à mon domicile des lettres dont les pages devenaient de plus en plus nombreuses, à tel point que le facteur avait du mal à les faire entrer dans la boite, certaine faisaient jusqu’à vingt cinq pages tout au long lesquelles elle me dépeignait en longs détails, l’intégralité de ses transports amoureux à mon égard.

    Comme il fallait bien que cela finisse ainsi, et sans que je l’eusse réellement voulu, Annick décida un beau jour d’avoir une relation amoureuse complète. Cela se passa au bas des bois, sur les fougères de la forêt de l’huisserie dont le versant donnait sur la Mayenne, par un beau dimanche après-midi d’été.

    Complètement paniqué et maladroit, je n’eu, aucun souvenir de ce que j’avais pu réussir à faire ce jour là, pensant avoir raté mon coup comme d’habitude et être resté aux porte de la félicité.

    C’est par une lettre reçue quelques jours plus tard qu’elle m’appris mon déniaisement, me reprochant gentiment de n’avoir pas fait”attention” et s’inquiétant de possibles conséquences. Tout se passa bien néanmoins et nous continuâmes quelque temps à nous voir.

    La semaine avant que je parte effectuer mes obligations militaires, elle m’avait sans doute prévu une surprise, ses parents n’étant pas chez eux cette nuit là. Elle m’invita au cinéma, et je fus tellement désagréable avec elle, ne comprenant pas son refus de mes caresses que je la plaquais à la sortie, furieux et décidé à ne plus la revoir.

    Hélas, j’appris par sa lettre de rupture qu’une nuit d’amour était prévue au programme et que mon impatience avait tout gâché... .

    Quand réellement je m’interroge sur les détails de cette soirée je me dis que j’avais certainement du en faire exprès, ne me sentant de taille, malgré mon “énorme envie” à satisfaire la belle. Tout se passe comme si les choses dont je souhaite longtemps la réalisation ne me semblent plus tellement intéressantes lorsque j’ai l’intention de les expérimenter, sans doute, dans la crainte d’une déception Je préférais rester sur la construction imaginaire qui m’avait tant satisfait et ne désirait pas la détruire par le risque d’une réalisation supposée inférieure en plaisir à celui du virtuel.

    Pour analyser cette attitude un peu curieuse, bien que je me sois rendu compte par la suite que je n’étais pas le seul à avoir des réactions de ce type, et puisque la plupart de nos traits de caractère trouvent leur origine dans l’enfance, j’émettrais une hypothèse qui me parait assez plausible.

    Je n’ai vraiment pas, comme je l’ai expliqué précédemment, et pour des raisons dont personne n’est responsable, bénéficié de beaucoup d’affection pendant mon enfance. En ressentant le besoin, comme tout le monde, je me suis construit, pendant cette époque, par l’intermédiaire de mon imaginaire, des personnages, comme Rudolf, m’entourant de l’amour qui me manquait. L’imaginaire ne pouvait me décevoir car je le fabriquais, je m’y sentais à l’abri de la déception. Car déception il y avait forcément lorsque je commençais à vouloir entrer dans la réalité parentale qui en échange de ma quête, me renvoyait aux coups et brimades.

    Il n’est pas surprenant que je me sois complu dans cette tendresse auto créée qui a bercé mon enfance. Ceci expliquerait mes difficultés par la suite à entrer dans une réalité qui, par analogie, m’inquièterait car elle risquerait de m’apporter des déceptions.

    Il en est de même des cadeaux que j’ai toujours eus du mal à accepter, sans doute pour des raisons identiques? Un cadeau c’est de l’attention, quelquefois de l’affection, aussi parfois de l’amour. Oui, mais on ne me demande pas mon avis, on m’impose tout ce qui accompagne le cadeau. Le souvenir des déceptions liées aux sentiments, même s’il est loin, dissimulé dans l’inconscient, déplie ses antennes à cette occasion. Il me faut alors un temps “d’adaptation” pour désorganiser mes défenses et réduire l’équation : sentiments = déception en ramenant tout au même dénominateur afin de la simplifier, ce qui demande, même pour un bon mathématicien, un peu de temps.

    En ce qui concerne mon acceptation du bonheur et du plaisir, il en est de même. Lorsqu’il vient de l’extérieur, je rencontre à nouveau les mêmes barrières psychologiques. Il n’y a en fait que l’amour que je m’octroie et le bonheur venant de l’intérieur qui puisse me remplir de paix profonde. Tout ce qui est extérieur, humain, est toujours sujet aux incertitudes du moment. On peut y pallier comme je le fais, en accordant sans réserve son affection à ceux que l’on aime, sans attendre de retour, et la joie donnée à cette occasion est sans commune mesure avec celle que l’on peut recevoir.

    Cependant, je crois qu’avec la connaissance vient la sérénité, et qu’au moment opportun on reçoit beaucoup plus qu’on aurait souhaité. C’est ainsi qu’on apprend que c’est ce qu’on donne qui a le plus de valeur.

    Oui... mais... pour donner sans réserve il faut soi-même, s’équilibrer, ne plus attendre ne plus espérer, mais exister, et c’est un long chemin pour y parvenir, c’est le résultat des leçons de vie, celles qui proviennent de nos choix de départ et de leur mise en pratique sur le chemin.

    Pendant cette période adolescente il m’a été permis pour la première fois, décidément! Il s’agissait d’une époque d’initiation en tout genre, de me rendre avec la famille à l’étranger. En fait ce n’était pas très loin, car c’était en Belgique que nous devions nous transporter pour quelques jours. Nous primes le train jusqu’à Bruxelles puis une micheline jusqu’à un petit pays près de Gand ou habitaient la soeur de ma mère, Paula, plus âgée qu’elle, et son mari Willy, directeur d’une usine de compost et grand amateur de cigare et de football. Il mourut d’ailleurs quelques années plus tard en regardant un match, preuve que l’émotion était bien présente à chaque rendez vous télévisuel.

    Ces jours furent l’occasion de se remplir de bière, car on ne plaisante pas avec çà là bas. Du matin au soir et du soir au matin, j’avais l’impression d’être un alambic, vidangeant ma vessie toutes les demie heures. Nous vîmes bien sûr, avec beaucoup d’émotions pour ma mère, une grande partie de sa famille, dont l’oncle Frantz. Elle reprit facilement le flamand, malgré vingt ans d’arrêt. Nous voyageâmes de familles en familles, de bières en bières, jusqu’à plus soif et au delà. Après une excursion en Hollande avec la fille de Paula et son ami, en Mercedes s’il vous plait, nous primes le chemin du retour et de la routine...

    Je passais quelque temps plus tard le conseil de révision qui, malgré la découverte d’une petite anomalie cardiaque et la prescription obligé d’un contrôle à l’hôpital militaire, me déclara “bon pour le service”. Je ne fis pas la fête après avec les porteurs de cocarde, évitant, la leçon ayant portée, une saoulerie inutile... Je reçu ma convocation quelque temps après pour les trois jours de test à Guingamp et y ayant satisfait je m’apprêtais à entrer dans une nouvelle période de ma vie.

    Ce qui a caractérisé ma façon de penser de cette période fut d’abord, et à ma grande surprise, la découverte de mon indifférence totale envers ce que tous redoutaient : la mort. Je ne m’expliquais pas cela, me sentant totalement loin de cette frayeur naturelle.

    L’explication vint plus tard, pour cela, j’en reviens encore une fois, à nos choix de vie : inconsciemment nous savons tous, avec plus ou moins d’acuité, ce que nous devons accomplir dans cette existence. Pour ma part, il était certain qu’en effectuant les bons choix, je n’aurais pas à craindre dans l’immédiat cette échéance naturelle.

    Pendant cette période me fut communiqué également la connaissance du pouvoir de la pensée : je savais que toute action ne peut exister que si elle est précédée d’une pensée. En fait, il faut savoir que le véritable chemin de vie s’effectue dans la pensée avant sa réalisation effective. Aujourd’hui, il est même possible pour les initiés de modifier les choix de vie du départ, mais ceci est une autre histoire.....

    J’utilisais cette connaissance de la plus mauvaise façon qui soit, étant déjà aux prises avec mes futures leçons de vie, en l’occurrence les notions de bien et de mal qui commençaient à occuper mes réflexions nocturnes.

    Ce que je savais de moi jusqu’à présent était surtout bâti sur les commentaires et appréciations extérieures. D’après ce que vous savez maintenant, je ne pouvais pas avoir une haute opinion de moi-même. Les histoires de démons de ma mère et mon éducation religieuse n’avaient pas non plus contribué à ce que je me considère comme un saint.

    Affligé de tant de maux, me prenant pour ce que je n’étais pas, et sachant désormais que la pensée me guidait, je m’imaginais que je ne pouvais donc que sombrer dans une mauvaise voie.

    Je trouvais donc un système intellectuel, un transfert sur le physique, afin d’évacuer ces idées noires et expérimentais ainsi le pouvoir de la pensée sur le physique, en quelque sorte par une dérivation.

    Voici de quelle façon je m’y prenais, mais il faut suivre...Il me venait parfois des excroissances sur les doigts, tout à fait anodines, comme étant sans doute des bulles de liquide qui une fois percées disparaissaient. Afin d’occuper mon esprit torturé par mes réflexions spirituelles, je m’imaginais avoir le cancer des doigts, j’avais sans doute là inventé une nouvelle forme de la maladie, et je faisais semblant d’avoir réellement peur en me répétant sans arrêt pour calmer les angoisses que j’avais ainsi transposées “ je n’ai pas le cancer” à chaque fois qu’un mal être ressurgissait. Ce qui était un moyen pas très simple mais assez efficace pour masquer des concepts que je ne pouvais pas encore appréhender. Cette méthode tout en changeant de support me fut très utile plus tard, les mêmes causes engendrant les mêmes effets.

    J’ai écrit que cette période fut la réalisation de mon premier défi, vous venez de voir que d’autres se préparaient. Mon premier défi consistait dans la suppression de l’influence parentale. Au moment de partir au service militaire, je fis la paix avec mon père. Ma mère avait intuitivement compris mon désir de liberté et avec l’éducation de mes frères bénéficiait d’autres sujets d’appropriation. Mon père pleura, et abdiqua, il avait compris qu’entre nous rien ne serait plus comme avant. Dorénavant il me respectera toute sa vie, me valorisant à chaque occasion, pour enfin avouer qu’il était fier de moi un peu plus tard. En contrepartie je lui apportais toute l’affection et le partage dont j’étais capable et je l’accompagnais le plus possible de mon soutien dans sa fin de vie prématurée.

    Tous les ans au mois de mai nous assistons en Guadeloupe à un fabuleux spectacle.

    A la tombée du jour, les agriculteurs ont coutume de mettre le feu à leurs champs de cannes afin, d’une part d’augmenter la « richesse » en sucre, sur laquelle ils sont payés, la chaleur ayant pour effet d’en concentrer leur teneur, mais également de consumer les feuilles sèches pour favoriser le travail des coupeurs, car, bien entendu, ne brûlent que les feuilles sèches autour du pied...

    Comme en ce moment avec la saison sèche nous bénéficions de magnifiques couchers de soleil...

    Je vais essayer de vous faire imaginer le spectacle.

    Le soleil se couchait derrière le mont Sofaïa qui ne se découpait qu’en sombre sur un ciel résolument bleu pâle, les quelques nuages qui le parsemaient se coloraient d’un rose bonbon saisissant. Lorsque les feux de brûlage se sont allumés devant ce décor somptueux, et que les flammes jusqu’à dix mètres de haut se sont mises à se tordre dans un crépitement de pétards chinois, il n’y avait plus qu’à regarder. Les rangées s’allumaient les unes après les autres lâchant au dessus des flammes vives leur fumée sombre, parsemée de brindilles de cendres, qui obscurcissait le ciel.

    Devant ce décor somptueux, tous les sens s’imprégnaient de la scène.

    Tout ceci a duré une bonne dizaine de minutes et se passait à proximité, sur le versant de la colline qui borde la route. Comme la canne brûlée doit être récoltée rapidement pour conserver ses qualités, le matin, dès 5 heures, à la pointe du jour, alors qu’une persistante odeur de sucre d’orge flottait dans l’air, une dizaine de coupeurs, déjà noircis de suie, se répartissaient par rangées, au pied des tiges et commençaient à balancer leur machette en se lançant des plaisanteries. Un coup, on coupe le bas de la canne, un autre coup, on élague les feuilles vertes qui subsistent à l’extrémité du tronc, on jette au milieu les cannes propres et ainsi de suite, si bien qu’en quelques heures les deux hectares sont par terre et attendent le ramassage.

     

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